Nouvelle : pseudo-créateur, métier à risques
Affalé dans son fauteuil, les jambes allongées, pieds sur le radiateur, Nicolas Martin se repait de Paris qui s'étend devant lui à perte de vue. Aussi loin, aussi long le chemin parcouru pour aboutir ici, sous les toits d'un immeuble de Montmartre. Enfant introverti et asocial, adolescent muet et solitaire, adulte agoraphobe. L'informatique l'a sauvé, l'informatique et l'Internet. Aujourd'hui, il peut travailler et vivre à sa façon. Au quatrième étage de l'immeuble, son appartement ; au cinquième, les bureaux de sa start-up et sous les toits, le bureau directorial, son bureau. Cela limite les contacts avec « les autres » au strict minimum.
Avec un sourire satisfait, il s'arrache au moelleux de son fauteuil et va ranger dans le coffre-fort le dernier dossier en date, le dossier des « Impromptus littéraires », ce site qui fait des ravages au box-office des meilleurs sites d'Internet. Il s'apprête à refermer la lourde porte de métal quand l'interphone grésille sporadiquement.
21 h. Elle est en retard. Nicolas ne sait pas pourquoi il a accordé cet entretien à cette journaliste. Sa voix peut-être, rauque, sensuelle, comme écorchée vive. Une espèce d'empathie à la souffrance humaine que semble distiller cette voix. Elle est en retard. L'immeuble est vide. Hormis son propre appartement, il n'est composé que de bureaux. Le silence semble écorché lui-aussi par ce grésillement. Il répond, reconnaît la voix féminine, lui ouvre la porte, là-bas, au rez-de-chaussée. Troublé, il retourne s'asseoir dans son fauteuil et se prépare à la recevoir, imaginant quel corps pourrait bien s'accorder à cette voix éraillée.
Quand la journaliste entre dans le bureau, Nicolas Martin ne laisse rien paraître de son agacement. Visage impassible, langage corporel parfaitement maîtrisé, regard retenu pour ne pas glisser jusqu'aux chevilles de la jeune femme dont les jambes semblent lui faire de l'oeil. Non, non, non. Le fait qu'elle soit jolie ne pallie pas son retard éhonté. Le rendez-vous était prévu à 20 h., pas à 21 h.
« Corinne Lenoir, enchantée, Monsieur Martin. Veuillez pardonnez mon retard, circuler à Paris devient vraiment impossible... encore merci de m'avoir accordé cet entretien.
- Je vous en prie, asseyez-vous. »
Serrage de main conventionnel pendant lequel Nicolas ne prend aucune précaution, d'autant plus qu'elle garde ses gants de cuir, détail désagréable qui l'irrite. En retard, ça se paie, ma petite dame. Pas que ça à faire, moi. La journaliste remercie d'un sourire, jette un coup d'oeil circulaire sur la pièce et semble se perdre quelques secondes dans la vue magnifique qu'offre la grande baie vitrée.
« Notre webzine en ligne est très intéressé par votre activité professionnelle, Monsieur Martin. Ces nouveaux métiers engendrés par l'essor de l'Internet vont faire l'objet d'un dossier spécial. Nous vous avons choisi pour cela. Votre nom circule dans toute la blogosphère. Pseudo-créateur... tout un programme. »
Tout en débitant son petit laïus, la webjournaliste sort un magnétophone numérique de son sac à main qui tient plus de la besace sans fond que du sac à main classique. Nicolas se concentre. Tout de même, cet interview est une excellente occasion de faire de la pub à son agence.
« Pouvez-vous m'en dire plus sur votre métier ? Pseudo-créateur, en quoi cela consiste-t-il ?
- Eh bien... il s'agit de créer des pseudos parlants, lisibles et originaux à des personnes qui souhaitent mettre toutes les chances de leur côté pour faire connaître leur site internet ou leur blog.
- Des exemples peut-être ?
- Oui... Bien évidemment. Je me souviens d'une femme. Elle écrivait des nouvelles et des poèmes qu'elle publiait sur un blog, avec un pseudo passe-partout : plume je ne sais plus trop quoi... d'ailleurs... et son pseudo pareil... si vous tapez « plume » et « blog » sur n'importe quel moteur de recherche, vous obtiendrez des pages et des pages de réponses. Fatalement on ne « voyait » pas son blog. Une belle plume, assurément, mais un pseudo bien trop banal. Quand on produit des textes littéraires, on ne choisit pas un tel mot, bien trop haut en tête des champs lexicaux concordants. Non. Après une étude de ses textes, de son œuvre et un entretien téléphonique, j'ai choisi une de ses oeuvres, une histoire d'amour impossible en feuilleton : l'histoire de Ma Cocotte et Mon Yéti. Totalement inédit, incongru, inconnu des champs lexicaux littéraires. Je lui ai proposé d'utiliser ce nouveau pseudo, ce qu'elle fit. Le Blog de Ma Cocotte arrive maintenant en tête des requêtes sur les moteurs de recherches. Son blog rank a explosé. Ma cliente est très satisfaite. Nous travaillons aussi pour les sites, leurs noms... Vous connaissez le site des Impromptus littéraires ?
- Oui, évidemment. Qui ne le connait pas ? Un excellent site, connu de tous ceux qui aiment lire. Nous publions parfois dans nos pages certaines de leurs nouvelles.
- Eh bien figurez-vous qu'ils en sont à leur quatrième version !
- Quatrième ??? Mais je croyais que c'était un site récent !!!
- Mais pas du tout, mademoiselle. Figurez-vous qu'auparavant ce site portait le nom de Coïtus Impromptus. Aucune lisibilité. Comme pour l'exemple précédent, ce site ressortait plus souvent pour les requêtes disons... orientées sexuellement que pour les écrivains en herbe. Être trop pointu dans le choix d'un nom peut devenir aussi préjudiciable qu'à l'inverse. Mon équipe a travaillé durement pour créer ce nouveau nom d' « Impromptus littéraires », et depuis... ah, depuis, c'est l'explosion, l'apothéose... et nous n'en sommes pas peu fiers, croyez-le bien. Tout le monde ne rêve que d'une chose, savoir qui se cache derrière ce site. Plusieurs de leurs participants ont été publiés et on parle même du Goncourt pour l'un d'eux. »
Un sourire d'auto-satisfaction repue se dessine sur le visage de Nicolas. Il est surpris : d'habitude, les journalistes font tout pour savoir qui se cache derrière les Impromptus. Les pires rumeurs courent, bien évidemment. C'est le Buzz de l'année et Nicolas en tire une extrême fierté. S'ils savaient...
« Je suis surpris, pour tout vous dire...
- Surpris ?
- Oui. Surpris que vous ne cherchiez pas à savoir pour les Impromptus. Savez-vous qu'on m'a offert 150 000 euros pour dévoiler le secret ?
- Ah oui ? »
L'espace entre eux deux semble se creuser. Nicolas ressent comme une ombre de froideur s'insinuer le long de ses jambes. Est-ce dû à cet esquisse de sourire narquois sur la bouche de la jeune femme ?
« Attendez, il faut que je note ça... 150 000 euros... Ca, c'est une somme. »
Elle fouille sa besace. Les poils sur les avants-bras de Nicolas se hérissent. Incapable d'analyser ce qu'il ressent, il réalise qu'il a oublié de vérifier son identité.
« Au fait, auriez-vous votre carte de presse, s'il vous plaît ? »
Elle relève la tête, arque un sourcil. Son visage passe de l'amabilité à l'inexpression la plus totale. Comme un masque de pierre. Elle fouille derechef dans son sac. Relevant son visage, elle sourit, d'un sourire sardonique et cruel. C'est ce sourire que Nicolas emportera dans sa tombe, à tout jamais, bien plus que le souvenir de la raucité sensuelle de sa voix. Le pistolet automatique fume déjà entre les mains de la pseudo-journaliste.
« 150 000 € ? Petit joueur... Moi c'est 300 000 euros que je vais me faire... Pff... »
Sans un regard pour sa victime, elle se dirige vers le coffre-fort laissé ouvert, en étudie soigneusement le contenu, dossier après dossier... Bien sûr elle s'empare tout d'abord du dossier « Impromtus » mais pas seulement, non... car en ouvrant celui de « Oncle Dan », elle découvre sa véritable identité. Son oeil luit d'une étincelle avide et intéressée... Autant de dossiers, autant de chantages éventuels. Elle humidifie délicatement ses lèvres, savourant à l'avance le plaisir des rencontres à venir... Ces futures victimes sont toutes là, parfaitement classées par ordre alphabétique : Agaagla, Anne Bonaventure, Auryne, Basdecasse, Bette, Cacoune, Cédille, Chon, Clise, Danalyia, Gballand, Gilsoub, Gino Gordon, Harfang, Joe Krapov, L'Arpenteur d'étoiles, La Sauterelle, Laura Vanel-Coytte, Le Jockey, Lil, Ma Cocotte, Martine27, Minimifa, Myriam, Ondine, Pandora, Peggy B, Pierre d'écriture, Plume vive, Polly, Poupoune, Saraline, Sebarjo, Tiniak, Tisseuse, Toncrate, Une page par jour, Véronique Dubois, Zoz...
Consigne d'écriture des Impromptus Littéraires pour cette semaine :
Nous inaugurons à présent une formule cherchant à intégrer plus régulièrement les idées ou propositions de thèmes qui nous sont envoyées par les auteurs. Et nous allons piocher de temps à autre dans vos suggestions.
Cette semaine, nous démarrons avec une proposition d'écriture lancée par Zoz sur le thème "Pseudo". Et voici comment nous l'avons étoffée :
Vous êtes pseudo-créateur, un nouveau métier en vogue depuis l’avènement de la blogosphère qui consiste à fabriquer des pseudonymes aux blogueurs qui le demandent. Racontez-nous comment vous travaillez et procédez, le ou les pseudonymes qui sont les plus courus actuellement… Ou bien écrivez une ode aux pseudos qui vous font rêver, que ce soit le vôtre, ou n'importe lequel, existant ou imaginaire.
Vous devez nous envoyer votre texte en fichier joint à cette adresse avant dimanche 30 novembre minuit, en nous stipulant, bien sûr, quel est votre pseudo :)
(c) Coquecigrues-billevesées. Si vous souhaitez copier ce texte, contactez-moi par commentaire, merci (ou au moins citez mon blog :)).