Une pièce d'identité, une liste noire et un week end

Publié le par Ma Cocotte

week end 6Ça commence par une photocopie de carte d'identité.

Ma Douce me dit qu'elle doit photocopier sa carte d'identité.

Ça, c'est Ma Douce. Elle te balance une information partielle et elle part faire autre chose. Bien sûr, elle te dit ça trois secondes avant que tu ne partes au travail...

Le soir, tu demandes, obligée :

« Au fait, c'est pour quoi faire la photocopie de la carte d'identité ?

-Ah oui... tiens, faut que tu me signes aussi une autorisation, on va visiter l'usine nucléaire de *** »

 

Baoum...

 

Ca continue par l'évocation d'une usine nucléaire.

Je la vois et les images affluent dans mon cerveau. Je signe en mode automatique. Elle a 16 ans, comme moi quand je suis allée là-bas. Mais je n'y suis pas allée avec mon lycée. Oh non... j'y suis allée sous couvert d'une espèce de week-end communautaire en mode randonneurs. Sauf qu'on était tous des activistes antinucléaire. Je possède très peu de photographies de ma jeunesse, quelques-unes de mon adolescence.

Parmi elles, il y a celle-là. Dans la lumière de l'aube, je porte un bol en céramique blanche, empli de café, à ma bouche. Mes doigts semblent très longs. Je porte ces lunettes à la John Lennon, montures dorées et je porte les cheveux longs, châtain dorés. J'ai le regard dans le vague... ben tiens. M'étonne pas, ça. C'était en 1984. A la fin de cette année-là, autre combat, Bhopal s'éveillera dans l'horreur et le sang. Dans les années 80, soit tu étais bussiness à fond, pognon et tout, façon Tapie, soit tu refusais le système et tu militais antinucléaire, pro-écologie, ¼ monde et le reste aussi.

L'objectif de ce week-end était le suivant : collecter des échantillons de faune et de flore et les comparer année après année. Nous avions comme comparatifs 3 collectes faites les années précédentes et quelques herbiers assez anciens.

Au final, on pouvait observer une mutation générale de la faune et de la flore. Surtout les tout petits escargots qui avaient triplé de volume depuis l'installation de la centrale.

Bien sûr, jeune et insouciante, je n'ai aucune idée de ce qui est advenu de ces relevés. Je n'ai gardé que le souvenir des rires, des kilomètres à pied, de la nuit dans un fenil... sans foin !!! où nous avions dormi à même les claies...

 

Puis par l'interruption de souvenirs nostalgiques et souriants.

« Hey, t'es où là, m'man ? »

Je suis où ? Au paradis, chérie, au temps de mes 16 ans... Le pire, c'est que comme toi, à l'époque, j'arrêtais pas de me plaindre, de me trouver moche, incomprise, solitaire... mouarf.

On papote, on discute, on se moque et on se charcute.

« Puis j'espère qu'il n'y aura pas de prob parce que avec la carte d'identité ils vérifient que les parents sont pas sur la liste noire. »

 

Ah oui ?

 

Puis par l'évocation d'une « liste noire ».

Je reste coite. De toutes façons, il est tard et il faut bien qu'elle aille se coucher, non mais oh.

J'y pense toute la nuit.

Je me dis que non, c'est pas possible, j'étais mineure, quoi...

Ça me retourne, cette histoire, ça me ramène en adolescence. Je me balance un pied sur l'autre, un à droite, un à gauche... je lui dis ou je lui dis pas ?

Si je lui dis, je risque quoi ?

Ben oui j'ai menti, triché et commis des actions engagées quand j'étais mineure... ben j'avais pas des parents à la cool comme elle, d'abord. Je n'avais pas le choix, j'étais bien obligée de mentir. Au pire, ils mentiront et un jour, me balanceront qu'ils ne font que « comme moi ». Oui, ok mais moi, c'était pour la bonne cause, d'abord, bazar de semoule !!!!.

 

Pour finalement arriver à la confession.

Lendemain midi. Allez, je lui dis. On ne sait jamais, si les forces de l'ordre gardent tout. Je n'y crois pas trop, vu que j'étais mineure, donc menu fretin mais imagines...

 

Imagines que je sois sur leur liste noire ????

 

J'éclate de rire à cette évocation. J'ai perdu le feu sacré de l'antinucléaire depuis si longtemps. Disons plutôt que j'ai transformé ma passion, je l'ai canalisée dans du concret. Bref.

 

Le lendemain midi, j'annonce à Ma Douce que bon, il y a peu de risques mais que bon, il est possible que je puisse me trouver sur une liste noire antinucléaire...

 

et pour conclure : « Quoi ??? Toi ??? Mais qu'est-ce que t'as encore fait ??? »

Pfff... on croirait entendre une mère grondant sa fille.

 

Alors je lui raconte. Un autre week-end. Une amie va avec ses parents à une grande manif antinucléaire près de la centrale de ***, celle qu'elle va visiter. C'était dans les années 80. Je voulais y aller. Je voulais m'enchaîner moi aussi. Je voulais vivre ça avant de mourir, bazar de semoule parce que c'était le top, en termes de vivre ça, c'était le bon moment, le bon endroit, tu vois ?

Aujourd'hui, ça n'aurait pas la même saveur.

Mes parents, c'était le gros obstacle. Alors les parents de ma copine, activistes jusqu'au-boutistes, ont dit aux miens qu'ils nous emmenaient visiter la centrale de *** et qu'il fallait une autorisation parentale. Mon père, ébloui par le statut de prof de philo du père de ma copine, a signé les yeux fermés.

Ce qu'il n'a jamais su, c'est que c'était le papier pour les flics au cas où je me retrouverais au poste. Sur le papier, j'étais sous la responsabilité de Monsieur Machin.

La rigolade... on a été tellement nombreux à se faire ramasser à la fin de la manif qu'on était serrés à étouffer comme des sardines en boîte dans ce petit commissariat. On a été très vite relâchés. Ils ont gardé le papier... dans la pagaille, je suis sûre que tout a été perdu, mon petit papier aussi...

 

N'empêche que. Et si ?

 

Ben et si, Ma Douce se verra refuser l'entrée de la Centrale de ***.

 

La discussion a ensuite rebondi sur les questions qu'elles poseraient... Je me marre, si elles les posent toutes, ben vous savez quoi ?

 

Au final, elle va se faire sortir aussi parce que les questions de Ma Douce, si elle ose les poser, y en a qui ne vont pas rigoler, en face... surtout celles qui concernent la nécessité absolue de construire les centrales au centre de déserts humains... Ils ont 16 ans, nos ados, mais ils sont loin d'être cons et ce qui se passe au Japon les touche et les bouleverse, autant que moi, autant que nous.

 

Publié dans Ma Cocotte

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Anne 18/09/2011 07:12



Salut ma Cocotte!


J'aime beaucoup ton style d'écriture, c'est vraiment chouette. Et puis, moi aussi je née en 1968, les punks, les manifs, tout ça...je me souviens avoir fait écouter à ma mère, dans ces années 80
"Alligators 427" d'Hubert Félix Thiefaine; un véritable déclic pour elle. A partir de là, c'est tout juste si elle ne m'accompagnait pas dans les manifs!! 


Bon, allez, puisque que j'ai écris un mot sur ton blog, je suis ceratinement sur liste noire...c'est ça la modernité, même plus besoin de commissariats.


Au plaisir de te lire


 


Anne



Ma Cocotte 06/10/2011 20:17



HFT... c'est moi... Borgnole :D merci pour l'évocation sourire



Kiwinini 17/03/2011 14:02



Hey ben ma cocotte, moi je suis scotchée! J'aurais adoré que ma maman me dise qu'il y ait une infine chance d'être sur la liste noire. Ca serait une fierté! Imagine! "ma mère à moi, c'est une
aventurière, elle a escaladé les tours de refroidissement ..." non, vraiment pas de quoi s'empêcher de dormir. Et je suis bien d'accord, Doucinette, elle en poserait des questions et put-être
même des questions noires!!. Et elle aurait raison ... une juste filiation, non ?



Ma Cocotte 17/03/2011 20:48



C'est affaire de génération, tu sais. J'ai la chance d'être née en 1968 et donc d'avoir connu pas mal de "débuts"... comme chaque génération. Mais nous on a été gâtés : les manifs, le punk, le
hard-rock, toutes les générations de PC... les premiers téléphones portables aussi, quelle rigolade... Argh, j'arrête sinon je sors les kleenex.