Souvenirs

Publié le par Ma Cocotte

 

Souvenirs.

 

Il s'est approché en silence. « Tu fais quoi, chérie ? » Un sursaut m'a arraché à la page vertigineusement blanche de l'écran. « J'essaie d'écrire. »

« Et … ?

-J'ai le synopsis. Je dois écrire sur le ou les souvenirs. J'ai le synopsis. Une nouvelle.

-Dis.

-C'est l'histoire d'un mec qui perd la mémoire, suite à un accident, tu vois...

-Si je vois ? Oh oui, je vois.

-Alors il retourne au travail et il trouve au fond d'un tiroir la lettre d'une femme. Mais il se souvient de rien. Apparemment ils ont été intimes et tout.

-Et … ?

-Il décide de partir à la recherche de cette femme, espérant qu'elle l'aidera à retrouver son passé. À la fin, on découvre que la veille de son accident, en fait, il l'avait tuée parce que c'était sa maîtresse et qu'elle menaçait de tout dire à son épouse. »

 

Un silence.

« C'est pas bon, hein ?

- Oh si, c'est digne d'un roman, ça. Écris-le. »

La conversation s'engage et de fil en aiguille, je reviens à ma propre histoire. Il a beau dire et beau faire, je le sais que je ne fais qu'exorciser ma peine et ma frustration. Le pire, c'est qu'il m'a fallu cette conversation pour le comprendre. Je n'arrive plus à écrire « comme avant ». Il me manque l'empreinte de toute une palette d'émotions senties, vécues, appréciées ou détestées où je puisais une grande part de mon inspiration. Je les perds au fur et à mesure. L'avantage, c'est que parfois, il me semble réinventer chaque jour mon univers émotionnel. Le désagrément, c'est le manque, la perte de ce que j'aimais tant. Je n'écris plus comme avant.

 

Je range le PC. Demain matin, nous déménageons.

Le lendemain, le dos cassé, je m'agenouille encore. Encore un. Un carton de plus et j'arrête. Fini.

 

Le mot déménagement est un usurpateur. Dans déménagement, il y a « ménagement ». pourtant, je ne connais rien de plus usant qu'un déménagement. Non, il s'agit juste de « porter hors de sa maison » ou « transporter (des objets) d'un logement dans un autre »*.

Ce ne sont pas des objets que je transporte, ce sont les miettes de ma vie.

 

Les enfants grognent. Ces cinq dernières années, leur père a déménagé deux fois, leur mère quatre. Depuis mes dix-huit ans, j'ai déménagé onze fois. Cela nous donne une moyenne de deux ans et demi par logement. Effarant.

 

Je dépose ma vie dans ces cartons. Ma pensée divague, saute et rebondit. Les cartons m'envoient des images floutées à la figure. Les souvenirs, c'est parfois de la dynamite ou de vieilles mines de la dernière guerre, prêtes à exploser à tout moment. Ça se manie avec précaution et délicatesse.

C'est sournois, en plus, ça ne prévient pas. Destructeur parfois.

 

Il faut des compétences pour manier ces choses-là. De la minutie, de l'à-propos. Les connaître par cœur. Les encadrer. Les repérer. Il faut savoir dépister les circonstances de leurs résurgences et avoir en poche, prête à l'efficacité, une stratégie offensive contre les souvenirs-douleur.

Il faut avoir tout ce que je n'ai plus, de la mémoire.

 

Je m'y suis préparée, comme à chaque déménagement. Je m'y suis préparée d'autant plus que, depuis l' « accident », ma mémoire n'est plus ce qu'elle était. Je m'y suis préparée avec d'autant plus de soin que justement, je ne me souviens plus très bien. Je le dis rarement pour ne pas peiner les enfants mais c'est une réalité, je me souviens rarement.

 

C'est toujours le même rituel. Je commence par le plus douloureux, seule, dans un coin. Je range dans ce carton le peu d'enfance qu'il me reste. Il y a ce petit cube en plexiglas avec trois photomatons en noir et blanc, ce coffret en fer forgé lourd, si lourd... Seulement, il n'y a presque plus rien autour. Il y a cette photo où nous sommes trois enfants sur le dos d'un cheval. Là, c'est mon frère. L'autre, je ne sais plus. Je sais où trouver la réponse, ma sœur me l'a écrit donc tout va bien. Il y a aussi ce petit paquet de photos d'adolescence.

 

Si j'ai besoin, je saurai quand même, un peu. Je garde les textes que j'ai écrits « avant ». Quelques carnets cachés exhumés des cartons, carnets secrets où je vais parfois retrouver la mémoire, même si je sais que ces souvenirs s'effaceront à nouveau quelques jours après.

 

Mes souvenirs d'enfance s'entremêlent. Ils n'ont plus la même netteté. Je ne m'en plains pas. Cela m'apaise. Les cauchemars ont quasiment disparu, comme les crises d'angoisse.

 

Puis vient le temps d'ouvrir à nouveau les cartons. Certains, de déménagement en déménagement, sont restés intacts. Il faut s'en méfier, de ceux-là.

 

La phrase assassine : « Oh, regarde, tu te souviens, m'man ? »

 

Non, maman ne se souvient pas. Le regard se concentre. Il y a bien les visages qui ont un sens mais les jardins se superposent. Est-ce celui-là ou celui-ci ? C'est alors que les stratégies d'évitement se mettent en place. Mon plan B pour ne pas les chagriner car pour eux, c'est important que maman se souvienne, de pouvoir partager.

L'âge des enfants, l'apparence des personnages, essayer par recoupement de deviner l'époque, le lieu... mais les enfants, déjà, racontent. Ils comblent les vides avec leurs propres souvenirs. C'est leur réalité, pas la mienne. Chacun, dans son souvenir, ne dispose que de sa propre histoire, ses ressentis. Les miens se sont évanouis, se sont dilués. J'ai toujours les grandes lignes mais plus aucun détail.

Je m'efforce de recomposer tous ces détails si importants. Je sais bien que j'y suis allée avec eux, dans ce fichu zoo. Mais des zoos, nous en avons fréquenté plusieurs. Je détestais cela, j'en suis sûre. Je l'ai fait pour eux, pour leur faire plaisir. D'ailleurs sur cette photo, regarde, mon visage est fermé, cadenassé. Mais était-ce à cause d'un silence de trop, d'un couple à vau-l'au ou de l'empathie avec ces êtres vivants enfermés, prisonniers... était-ce ici ou là ? Et les vacances autour, elles étaient comment, ces vacances ?

J'en pleurerais. Je me retiens. Je les écoute. Leurs souvenirs sont beaux, emplis d'émerveillements ou de chagrins mais toujours avec cette pureté, cette naïveté qu'ont les souvenirs d'enfants heureux.

 

J'ai lutté. Au départ, j'ai vraiment lutté, cherché. Je me suis épuisée. Je sais qui je suis. Je me souviens des grandes lignes. Parfois, un souvenir me revient, isolé. Je ne sais jamais si cette interprétation d'une réalité révolue m'appartient vraiment.

Ensuite, j'ai cessé de lutter. J'ai beaucoup écouté mon entourage et je me suis appropriée leurs souvenirs.

 

Aujourd'hui, quand je regarde les photos de zoo, je sais que c'est moi, là, le moi de l'époque. J'arrive par déduction à dater à peu près l'année... et pour le reste ? J'ai les souvenirs des autres. J'aime ce qu'ils ont aimé. Comme très vite, les enfants n'ont plus du tout aimé les zoos, nous n'y sommes plus allés. Ça me va très bien.

 

C'est un sentiment diffus de vivre le passé en partie par procuration. Un grand flou artistique s'est abattu sur ma vie. Parfois, je m'autorise quelques inventions, je saupoudre de fiction un souvenir fabriqué. Ce n'est pas mentir, non. La base est vraie puisque je me souviens de certains évènements, de certaines émotions, même si c'est partiellement.

De toutes façons, je n'ai pas vraiment le choix sauf celui de courir quand j'oublie de regarder mon agenda papier... arrivée au travail, j'allume mon pc et les alertes réunion ou rendez-vous clignotent. Je déteste être en retard et je le suis bien trop souvent. Je suis l'écervelée : « é » pour ex, hors du cerveau.

Joli mot s'il en faut puisque d'une certaine manière, mes souvenirs sont toujours là, en moi, quelque part. J'ai juste perdu le chemin pour les rejoindre. Ma mémoire et moi, nous ne sommes plus connectées.

 

J'en ai fini de pleurer. Je souris de ce handicap mémoriel et je le transforme à mon gré en une magnifique chance. J'ai peut-être quelque peu effacé le meilleur mais j'ai surtout supprimé le pire.

 

Aujourd'hui, le déménagement est fini. Je vide les cartons et je range. Parfois, je prends dans ma main un objet et je le regarde, matière inerte sans raison d'être. Mais d'où je sors ça ? Pourquoi l'ai-je conservé si précieusement, cet objet ?

 

Je le pose et je souris. Cela n'a pas d'importance. Je sais qui je suis. J'aime ma vie. Je vis au présent, ici et maintenant. Les souvenirs ne sont que les vestiges d'un passé que je n'ai plus à vivre.

 

 

 

 

*(www.cnrtl.fr/etymologie/déménager)

 

Ecrit pour Voldemag.

 

 

 

 

 

 

Publié dans Epidemik Chronik

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