Petite nouvelle : Vendre son or - Impromptus littéraires

Publié le par Ma Cocotte

 caravage madeleineL'ambiance est lourde d'orage dans la maison. Matthieu tourne un peu en rond avant de s'avachir sur le canapé. D'une main distraite, il allume la télévision. Le visage fermé, il ressasse ses griefs contre elle.

« Nan mais qu'est-ce qu'elle croit ? Que je vais l'emmener au baptême du fillot ??? Pour m'choper la honte devant tout le monde ??? la qu'à maigrir et savoir s'tenir, d'abord, la qu'à être présentable... pfff... même pas fichue de tenir une maison propre que je peux même pas recevoir ici. Sûr qu'il lui faudrait un bon coup de main d'la Zita*, celle-là... »

Dans un soupir, il se pelotonne au fond du creux des coussins usagés. Les chaînes défilent toutes les vingt secondes, au rythme du doigt sur la télécommande. Une pub attire son attention.

« Goldposte achète votre or au poids. Nous vous rachetons vos bijoux, même cassés, pour les fondre et les raffiner. Grâce à ces gains, vous pourrez enfin réaliser vos rêve. Appelez-nous vite au 0 80* 000 00*. »

Le regard de Matthieu scintille et s'envole vers le ciel. Des rêves, il en a plein la tête.

« Bordel de merde, c'est d'Rita* dont j'aurais bien besoin, moi. Pas fichu d'être riche. Normal aussi, quelle idée de m'appeler Matthieu. Z'avaient quoi dans le ciboulot, mes vieux ? Matthieu*, il ne protège que les banquiers, les gens déjà riches. Ah... Si j'étais riche... comment j'm'en mettrais plein les fouilles, plein le buffet et plein le futal. Sûr que les frangines elles me r'gard'raient pus de traviole. »

L'annonce publicitaire s'immisce en lui. Les mots résonnent. Or, envoi gratuit... chèque... Une question trotte en lui, insidieuse. Faut-il fournir des certificats ? Parce que s'il n'y a pas besoin de fournir de certificat... Un sourire cynique prend naissance sur ses lèvres et réchauffe son cœur. Riche... Il se lève brusquement. Il lui faut s'organiser. Pas question d'en parler à la rombière parce que si le plan fonctionne, elle pourra aller s'faire voir, la rombière, il n'aura plus besoin d'elle. D'abord, il n'a jamais signé, pas pris d'engagement, pas d'assurance sur l'avenir. Il est juste de passage, histoire de se requinquer un brin.

« Bon, alors, faut quand même que je les appelle pour vérifier... bon, ok, ok... téléphone. »

Le téléphone portable en poche, il passe devant la cuisine où claquent les portes de placard.

« J'vais promener le chien. J'sais pas quand je rentre. »

Il claque la porte de la maison en sortant.

« Moi aussi j'peux les claquer les portes, non mais... »

Tout en promenant le chien, il appelle Goldposte. Ça sonne assez longtemps. Ça l'énerve. Enfin une voix posée et féminine lui offre son bonjour.

« Goldposte vous souhaite la bienvenue. Valentine à votre service, que puis-je pour vous ?

« Valentine, Bordel de merde, c'est trop bon signe, ça, Valentine... Valentin*... Ben ton numéro de tél, ton adresse et ta petite culotte... »

- Bonjour M'dame. Ben j'appelle pour vot'annonce, là. J'ai des vieux bijoux d'ma grand-mère qu'j'ai eu par héritage pis j'aim'rais bien les vendre, quoi mais, bon, j'ai pas les certificats, hein, z'ont été perdus.

- C'est sans souci, Monsieur. Nous rachetons vos bijoux en or afin de les fondre ensuite. Je peux vous envoyer un formulaire à remplir si vous me donnez vos coordonnées. Vous posterez vos bijoux sans frais en utilisant notre enveloppe de retour postale à nos frais. Vos bijoux seront tout d'abord pesés puis nous évaluerons la finesse de l'or. Ensuite nous vous enverrons votre paiement sous 24 heures après l'évaluation de vos bijoux en utilisant la méthode de paiement de votre choix, virement bancaire ou chèque.

« Mais Bordel de merde, tu vas la fermer, oui, je le sais tout ça, j'veux juste savoir pour les certificats. Mais qu'est-ce qu'il faut pas faire... »

- Oui, madame. Merci, madame mais vous m'avez pas répondu pour les certificats ?

- Il n'y a pas de problème, Monsieur. Vous posterez vos bijoux sans frais en utilisant notre enveloppe de retour postale à nos frais. Il vous... »

Matthieu interrompt la jeune femme repartie dans sa litanie.

« Oui, Madame, j'ai bien compris. Je vous rappellerai, merci, au revoir. »

A grandes enjambées, il marche le long de la place du marché. Le chien doit tirer sur sa laisse pour l'arrêter quand il a besoin de se soulager. Matthieu réfléchit.

« Pas question de donner l'adresse de la maison. Pis j'les ai pas encore les bijoux. Bon, faut que j'me loue une boîte postale, y a pas à dire. Ah oui, puis aussi les bijoux. »

Il quitte brusquement la place du marché. La promenade les entraîne vers les quartiers pavillonnaires. C'est un itinéraire qu'il réserve généralement au dimanche. Depuis que l'idée a germé en lui, ce sera la promenade quotidienne. Ainsi coulent les jours et quelques semaines pour Matthieu et son chien. Il repère très vite les pavillons habités par des personnes âgées. Il observe, mine de rien, en passant. Changeant les horaires de la balade, il finit par noter quelques petites informations intéressantes : ceux qui bricolent longuement dans le garage, ceux qui jardinent, ceux qui sortent plusieurs heures le matin ou l'après-midi. Ça lui prend du temps mais il s'astreint à une discipline stricte. Il achète le pain dans le quartier, papote avec les uns ou les autres. Il se fond dans le paysage, Matthieu. Trois mois plus tard, il se sent prêt. Il a repéré les pavillons entourés de murets ou de haies, sans vis-à-vis. Le nec plus ultra des cambrioleurs.

«  Y a un Dieu pour les voleurs, Bordel de merde, et son nom c'est Nicolas*. Je viderai une gazouze à ta santé, mon pote ! »

Le jour dit, un dimanche, il passe à l'action. Il visite neuf maisons sans aucun accroc. Pour certaines, il a même vu à l'occasion où les gens cachent leur clef de secours.

« Faut vraiment êt'con pour mettre une clé sous un pot de fleurs retourné, j'te jure... »

Son sac à dos est bien rempli quand il croise une vieille dame. Le visage lui semble familier.

« Ah ben c'est la p'tite vieille du 21 rue saint Colomban*, ça... mais j'ai vu son daron jardiner tout à l'heure... »

Ni une ni deux, Matthieu reprend sa marche mais cette fois en direction de la rue saint Colomban. Il fait le tour du terrain, voit le vieil homme tailler une haie au fond du jardin. Matthieu, confiant, entre dans le garage, à l'opposé, et soupire de soulagement en apercevant au fond la porte de communication avec la maison. Il cherche directement la chambre à coucher. Vite, les tiroirs des tables de nuit, vite, les boîtes posées sur la commode, vite, les tiroirs de la commode, vite, les piles de linge dans l'armoire. La récolte est bonne : deux montres, quatre bagues, une gourmette, un bracelet et trois paires de boucles d'oreille. Il sort silencieusement par où il est venu.

Un beau dimanche matin calme et tranquille. Personne en vue.

« Bordel de merde, j'vais m'faire des golden bollocks avec Gold post. Ç'est dans la fouille. Trop bon. À moi le pognon. Demain je commence les envois. »

Les jours suivants, il continuera à venir promener son chien, acheter son pain et papoter avec les gens en buvant un petit noir au troquet. Il a tout son temps, Matthieu, avant de changer de quartier, puis de ville aussi. Après tout, rien ne le retient ici et maintenant qu'il a trouvé un moyen de faire ce qu'il aime et de gagner de l'argent facile, il sourit.

« Assis le chien. La patte, donne la patte ! Tiens, prends doucement. T'es un bon chien, toi. T'as bien mérité le susucre... allez viens, j'sens qu't'as envie d'en couler un, viens, on va s'promener... »

 

*Saint Colomban, patron des imbéciles

*Saint Matthieu, patron des banquiers et des comptables

*Saint Nicolas, patron des voleurs

*Sainte Rita, patronne des causes désespérées

*Saint Valentin, patron des amoureux

*Sainte Zita, patronne des domestiques

 

Illustration : Madeleine repentante par Le Caravage, vers 1593-1594, huile sur toile, 122,5 × 98,5 cm, Galerie Doria-Pamphilj (image wikipedia)

 

Texte écrit pour les Impromptus littéraires

 

 

 

 

Publié dans Jeux d'écriture

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Quichottine 12/10/2010 10:38



Moi aussi !



Quichottine 12/10/2010 02:53



Mais bien mal acquis ne profite jamais... Il ne le sais pas, ton Matthieu ?


 


Si tu savais comme cette pub m'exaspère !


Mais tu as su en faire autre chose, tant mieux, même si le héros est très méprisable... :)



Ma Cocotte 12/10/2010 07:28



C'est pour ça qu'elle m'énerve, cette pub, à un point... c'est un pousse-au-crime, cette pub. pfff... Tu vois, c'est comme la pub pour les crédits de consommation : on se retrouve avec un
nombre incroyable de dossiers de surendettement mais on laisse ces gens-là faire de la pub et laisser croire à l'argent facile qui tombe du ciel. Ca m'énerve...