Petite nouvelle : Pas de bémol avec une jupe rouge

Publié le par Ma Cocotte

la femme violoncelle 

« Il n'y a pas de bémol avec une jupe rouge ».

En calant son corps au bord de la chaise, les ailes iliaques bien ouvertes au creux de ses reins, son violoncelle entre les jambes, Sandra secoue la tête, essayant vainement de chasser cette petite phrase stupide proférée par ce stupide butor qui l'a stupidement bousculée sur la place devant le conservatoire de musique. Ça l'énerve, ces mecs qui se croient les plus forts du monde tout ça pour quoi ? Hein ? Qui peut le dire ? Parce qu'ils ont les yeux bleus et un sourire à en faire chavirer plus d'une ? Une autre qu'elle, ah oui alors, parce qu'elle, eh bien non, mon bon monsieur, ça ne l'impressionne pas du tout.

C'est la rentrée pour elle. Aujourd'hui, mercredi, premier jour de reprise des cours de musique. Il est presque 13 heures et ses élèves vont défiler les uns après les autres jusqu'à 19 h 30, à raison de 35 à 45 minutes chacun, non stop.

Déjà qu'elle était en retard, déjà qu'elle avait failli ne pas rentrer dans sa jupe fétiche de jour de reprise, déjà que son taux de stress affleurait la ligne rouge et voilà, il a fallu que ce rustre, ce béotien vienne la bousculer... en plus, il a osé la toucher pour lui éviter une effroyable chute. Ce n'est pas pour elle ni même pour l'enfant qu'elle cache dans son ventre qu'elle ressent alors ce flot de panique pure mais pour son instrument qu'elle porte sur son dos, son violoncelle, son précieux violoncelle.

Il l'avait retenue d'une main pendant que ses yeux la détaillaient d'une façon qu'elle jugeait obscène et que ses lèvres charnues et sensuelles prononçaient cette stupide petite phrase débile.

« Il n'y a pas de bémol avec une jupe rouge ».

Charnues et sensuelles ? A d'autres, oui ! A n'importe qui d'autre mais pas à elle !!! Pervers, oui. Pff...

Sandra depuis toujours en avait entendu bien d'autres car depuis toujours Sandra ne portait que deux couleurs, du rouge et du noir. Elle les mariait avec harmonie, estimait-elle mais dans cette petite ville de province oubliée des arts et de l'élégance, il est de ces habitudes qui deviennent vite des objets de risée. Les élèves propagent les moqueries plus rapidement que le vent les pollens. Sandra le savait mais Sandra s'en moquait.

Elle gratte de ses doigts les cordes de son instrument pour doucement l'accorder. Quelques notes pincées s'harmonisent à son humeur puis l'archet se blottit au creux de sa main et la voilà plongée dans la sonorité profonde de son instrument. Son violoncelle âme-soeur.

Si seulement cette stupide phrase voulait bien cesser de voleter autour d'elle comme une mouche agressive qui sans cesse revient sitôt qu'on l'a chassée.

Sandra soupire et sourit enfin, à l'arrivée de son premier élève. Elle le suit depuis trois ans maintenant. Il ne sera jamais soliste mais elle l'affectionne, ce jeune adolescent. Elle le devine, son violoncelle l'aide à apprivoiser et à exprimer des sentiments confus qui l'emprisonnent parfois. La maman lui a confié comme son fils est sensible, si sensible. Elle qui attend en secret son premier enfant se demande souvent, à côtoyer ces mères, de quelle veine elle sera. Elle subit les hésitations de l'élève, l'accompagne parfois pour l'aider à tenir le rythme du morceau. C'est jour de rentrée, il faut être plus légère, plus conciliante. Et puis de toutes façons, depuis ce matin, tout va de travers, elle a la poisse comme jamais. Nausée matinale, petit vertige, le jus d'orange éclabousse son chemisier. Elle doit rentrer son ventre comme une forcenée pour fermer sa jupe fétiche, sa magnifique jupe rouge spéciale « jour de rentrée ». Sandra se regarde dans la glace. Deux mois de grossesse et déjà trois kilos en trop. Elle se demande comment elle fera pour jouer avec son futur gros ventre. Son esprit volète autour de la pièce. Elle revient à elle et se concentre sur les balbutiements de l'élève.

Mais si cette phrase aussi pouvait bien la quitter, si ce regard effronté pouvait bien l'oublier et cette bouche... elle fixe en elle l'image de l'homme qu'elle aime, le professeur de piano, aux lèvres si fines, aux mains si délicates. Sandra retrouve le sourire. Les élèves se succèdent.

« Il n'y a pas de bémol avec une jupe rouge »

Mais pourquoi cela lui revient-il comme une mauvaise note sous les doigts empotés de cette fille, là, devant elle. Sandra replace l'archet et les doigts en silence, fait un signe pour que l'enfant replace comme il faut son dos, qu'elle cesse de se pencher comme une myope sans lunettes le ferait pour trouver les cordes.

Parce que la moquerie elle connaît. Elle reste de marbre quand quelqu'un chantonne « En rouge et noir », cette chanson oubliée. Elle reste impassible quand on lui demande si elle est fan de Stendhal. Rien ne la touche plus au sujet de cette habitude vestimentaire sauf que ce goujat l'a bousculée et qu'après l'avoir bien reluquée, ce mufle a sorti sa petite phrase stupide qui ne cesse de la déranger.

Mais voilà qu'arrive une ancienne élève qui reprend le violoncelle après deux années. Sandra est heureuse de la revoir. Elle garde le souvenir d'une enfant réservée, épanouie par la musique, en harmonie avec son instrument. Une enfant que la tristesse des arpèges plongeait dans un muet chagrin. Sandra s'exclame en la voyant apparaître, si grande, si changée, semblant tout d'un coup le papillon évadé du cocon. Là voilà soudain réconciliée avec la vie. Le regard de l'enfant est toujours là, toujours présent dans ce corps transformé. Le courant se crée à nouveau. Sandra n'apprécie pas vraiment les adolescents. Ils l'agacent. Mais celle-là... Sandra ne voit en elle que l'enfant qu'elle était. Elles s'apprêtent à entamer un morceau très facile quand un fracas déchire leurs tympans, les secoue dans un sursaut de violence sonore. Elles se regardent, écarquillent les yeux et la trompette de reprendre sa fanfare, là, de l'autre côté du mur.

« Mais c'est pas possible, ça... on avait dit pas de cours de trompette pendant les leçons de violoncelle... »

Est-elle maudite seulement ce jour ou est-ce à jamais ? C'est vraiment un jour noir de son existence et elle commence à voir rouge. Tout va de travers depuis ce matin, se dit-elle en prenant le chemin de la pièce à côté où la trompette continue à hurler son vague-à-l'âme de chef de gare. Elle bouillonne, se remémore les contrariétés de la journée et pour finir ce porte-poisse de primitif imbécile qui l'a bousculée, et cette phrase...

La porte s'ouvre à la volée et Sandra fait irruption dans la pièce, balayée de plein fouet par un regard bleu, si bleu qu'il pourrait en faire chavirer plus d'une... stoppée net dans son élan par ce sourire ravageur... pétrifiée par la sensualité des lèvres qui embrassent à pleine bouche l'instrument.

Le butor de service est là, debout et il sourit.

« Il n'y a pas de bémol avec une jupe rouge ».

 

Petite nouvelle écrite pour le thème hebdomadaire des Impromptus littéraires.

 

Ce texte, je l'ai écrit. Si vous l'utilisez faites-moi signe ou signalez mon blog, merci.

 

Illustration : La Femme Violoncelle par Adrien Donot.

Publié dans Jeux d'écriture

Commenter cet article

galet 03/10/2010 14:12



Si tu n'y vois aucun inconvénient, je t'adopte ! Virtuellement, bien sûr...



Ma Cocotte 03/10/2010 20:27



Avec grand plaisir ... :)



galet 02/10/2010 22:10



Je vais faire une variation sur le thème de mon amie Quichottine : j'aime, tout simplement ! Et très sincèrement.



Ma Cocotte 03/10/2010 12:48



alors merci tout simplement :) tu en trouveras d'autres dans la rubrique "nouvelle"



fanfan 02/10/2010 10:45



Très belle histoire et j'aime beaucoup la fin à laquelle je ne m'attendais pas!



Ma Cocotte 03/10/2010 12:47



Merci. En ce jour de pluie battante, vos comm sont comme un rayon de soleil



gazou 02/10/2010 09:02



superbe ce texte, ça fait rêver!



Ma Cocotte 03/10/2010 12:47



Merci Gazou.



Quichottine 25/09/2010 18:10



Que dire ?


 


J'adore ! Tout simplement.



Ma Cocotte 26/09/2010 07:21



Merci :) tout simplement