Nouvelle - Tranche de vie : "Rien ne va plus"

Publié le par Ma Cocotte

 

rien ne va plus

 

 

Monsieur Leblanc a tout de suite deviné que quelque chose n'allait pas, rien qu'à la façon dont sa femme entre dans l'appartement. Il laisse son accordéon se poser sur ses genoux et tend l'oreille, déjà inquiet. Madame Leblanc, c'est tout sourire et compagnie, la mamie de tout le HLM au grand complet, dans cette cité. C'est rires et bavardages à tous les étages, même que des fois ça l'énerve, Monsieur Leblanc.

 

Mais là, rien. Madame Leblanc a passé la porte et puis rien. Il l'entend juste respirer un peu fort, vu qu'elle vient de monter les six étages à pied, vu que l'ascenseur est en panne et vu que la société d'HLM ne fait rien, comme de tout juste.

 

Alors il se lève parce qu'il a peur, d'un coup. Faudrait pas qu'elle fasse une attaque, hein, des fois. Ça lui traverse la tête si vite que maintenant, il s'empresse. Il stoppe net dans l'encadrement de la porte entre le salon et le mini-hall d'entrée. La porte est encore grande ouverte. Madame Leblanc se tient là, livide, le regard fixe. Derrière elle, il y a Zouina et ses deux petits et puis Rosie aussi, la jeune caissière du troisième. Tout le monde est figé, figé et triste.

 

Madame Leblanc semble revenir à la réalité. Son regard reconnaît son mari. Les larmes jaillissent. Elle tend ses bras et dans ses bras, il y a Voyou. Voyou, c'est leur petit chien, leur compagnon. Il est tout sage, il ne bouge pas. Il n'y a pas de sang. Monsieur Leblanc, ça doit être pour ça qu'il a du mal à comprendre. Il n'y a pas de sang.

 

Derrière Madame Leblanc, les langues se délient.

« On a rien pu faire... pis c'est pas de la faute de mamie... il est méssant, le monsieur, il s'a même pas arrêté... mamie faut pas pleurer... il roulait si vite qu'on a même pas pu noter le numéro de la plaque... ben aussi, ça choque, hein... il est passé à toute vitesse, un dingue... t'imagines si c'était un des petits... »

La mère se mord la langue. C'est du chagrin quand même, pour ce vieux couple de retraités, c'est un peu comme leur dernier enfant ce chien.

 

Monsieur Leblanc prend l'animal et le pose à terre, entoure de ses bras sa femme paralysée par la peine et l'emmène dans le salon. Pendant ce temps, les voisines vont préparer le café. Elle sont comme chez elle parce qu'ici, Monsieur et Madame Leblanc, tout le monde les aime. Ils sont âgés et un immeuble sans ascenseur, c'est pas facile tous les jours, vous pouvez me croire. Heureusement, il y a toujours quelqu'un pour ramener les courses les plus lourdes. Faut dire qu'ils sont rendant service et pas fiers ni racistes, ah ça non. Ils en ont aidé à apprendre le français, dans la tour, oh oui. Puis ils refusent jamais de garder les petits quand y a besoin.

 

Monsieur Leblanc se rassoit, reprend sont accordéon et entonne une mélodie. Madame Leblanc relève la tête et un sourire noyé, inondé s'esquisse sur ses lèvres.

« C'était son préféré, papy, tu sais. C'est comme s'il avait compris la musique... »

 

Zouina apporte les tasses de café.

« Faut boire un petit café, Mamie, comme vous l'aimez je vous l'ai fait. Vous vous rendez compte ? Mais où on va, hein ? Où on va si les gens respectent plus rien du tout, même plus les bêtes... rien ne va plus dans ce monde, moi je vous le dis, on marche sur la tête... Allez, on va vous emmener au refuge quand ça ira mieux. On va vous en trouver un autre, promis. Là, je vais dire à mon homme de passer prendre Voyou, vous voulez ? Parce que vous pouvez pas le garder là, faut l'emmener au vétérinaire... »

 

Madame Leblanc n'entend pas. Ses yeux rivés à ceux de son mari, elle revoit son petit chien. La musique lui montre un film d'images insolites, de moments partagés tous les trois. Elle sait qu'il voit les mêmes souvenirs défiler entre eux deux. Avec le temps et l'amour jamais délié, ils n'ont plus besoin de parler, pas tout le temps puis de toutes façons, Madame Leblanc, elle parlait plus souvent qu'à son tour avec le chien parce que Monsieur Leblanc, ça a jamais été un causeur, vous voyez.

 

Le café servi, les femmes s'en retournent à leur quotidien. Monsieur Leblanc, ce soir, jouera de l'accordéon un peu plus tard que d'habitude, jusqu'à ce que les yeux de Madame Leblanc, qu'il aime tant, soient un peu plus rassurés.

 

 

 

 

Texte écrit pour : Les Impromptus littéraires

 

 Texte écrit par Ma Cocotte (et alors ?) le 19 février 2011, terminé à 06 h. 34.

Vous pouvez utiliser cette histoire à condition de mentionner le nom de son auteur, Ma Cocotte (et alors ?). Un lien vers mon blog sera le bienvenu. L'illustration est mon œuvre et vu la qualité médiocre de mes talents, ça m'étonnerait qu'elle vous intéresse. Néanmoins, elle est libre de droits :D

Publié dans Jeux d'écriture

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Gaia 19/02/2011 17:17



beau texte tendresse et realisme merci



Ma Cocotte 21/02/2011 07:35



Merci :)