Nouvelle : L'amie

Publié le par Ma Cocotte

Le lieutenant de police Moigne commence à s'impatienter. Depuis deux heures il passe de la chaise à la fenêtre. La contemplation du paysage, des immeubles à perte de vue, commence à lui peser plus que tout. Un soupir lui échappe. Il se masse l'épaule gauche, celle qu'il appuie contre le mur puis retourne sur la chaise. C'est pire à l'intérieur. Dehors, même s'il pleut, il y a de la vie, de l'animation, des couleurs. Ici, dans ce lieu censé guérir et rendre la vie, tout est neutre, aseptisé, froid.

Moigne exècre les hôpitaux. Quand son chef lui a donné l'ordre de venir ici, il a bien essayé de se défiler, de fourguer le paquet à un autre mais rien n'y a fait.

Assis à côté du lit d'hôpital, fixant l'homme inerte couvert de bandages, Moigne lutte contre l'emprise du passé. Le passé ne doit pas régir sa vie, c'est sa loi. Ce qui est derrière est fini. Ce qui est fini n'existe plus.

Pourtant le lieu lui semble comme un no man's land, isolé de l'humanité, dénué de tout. Rien ne relie une chambre d'hôpital à la vie. C'est une chambre sans passé, sans présent ni futur. Dépersonnalisée. Déshumanisée. Il n'y a rien autour de Moigne auquel il pourrait se raccrocher, un infime détail pour empêcher les odeurs, les images de remonter, de s'immiscer, de violenter sa volonté pour exploser derrière ses paupières. Sa mère. Malade. L'hôpital. La mort.

Un frisson le parcourt. Le souvenir est si fort, si épais qu'il entend sa mère gémir. Ses yeux s'ouvrent brutalement. L'homme dans le lit gémit de nouveau, plus fort. Moigne se conforme aux instructions et appuie sur la sonnette. L'infirmière de garde ne met que quelques minutes pour surgir à leurs côtés. Comme à son habitude discret, Moigne obéit lorsqu'elle lui demande de sortir.

L'attente ne fait que se poursuivre. C'est une constante dans son métier et un supplice pour Moigne qui n'a choisi cette profession que pour l'action, pétri d'idées reçues, de rêves de poursuites infernales en voiture et de fusillades pétaradantes où les méchants sont toujours punis à la fin.

Moigne sourit. Paperasse, heures de planques à rallonge, quotidien où rien n'est jamais tout blanc ou tout noir, compromissions, arrangements, facilités... gris de la pluie, gris du béton, tout n'est que gris. Les gentils, les méchants, rien que des hommes.

Une femme médecin l'extirpe de ses éternelles réflexions, toujours les mêmes. Elle le frôle et entre en trombe dans la chambre, effectuant un virage à angle droit de toute beauté. Moigne hoche la tête.

Il sait qu'il va encore attendre. Il le doit. Ils veulent tous comprendre comment un employé de la ville, agent administratif de l'état-civil, à bien pu se faire passer à tabac au seuil de sa porte, dans son petit jardin propret décoré d'un affreux nain de jardin. La voisine et dans son métier, Moigne pourrait vous le dire à quel point les voisines, surtout les vieilles filles célibataires, sont des sources inépuisables de renseignements, la voisine lui a raconté que le nain de jardin, c'est la mère de la victime, Olivier Puisard, qui le lui a offert pour la Noël de l'an passé.

Moigne s'est vraiment retenu de rire. À 30 ans et quelques, la victime laissait sa mère installer un nain de jardin sur sa pelouse sans oser refuser ce cadeau empoisonné. En revanche, il avait planté tout autour des arums, ces belles fleurs blanches à longues tiges et grandes feuilles, histoire de cacher le nain de jardin.

L'enquête en court laissait toute l'équipe dans l'étonnement le plus total. Un homme comme Olivier Puisard ne se faisait pas tabasser comme ça parce qu'Olivier Puisard n'avait pas d'histoire. Un crime gratuit alors ? Mais comment ? Pourquoi ? Il habitait une petite maison mitoyenne entourée d'un jardinet dans un quartier calme, un quartier qui ne menait nulle part, où ne passait nulle autre personne que les habitants. Pas de bar alentour ni aucun commerce. Or, d'après les témoignages, des individus cagoulés, ou avec bonnets et écharpes empêchant toute identification, s'étaient réunis devant la maison de la victime l'avant-veille au soir et avaient caillassé ses fenêtres en hurlant des insanités. La voisine avait donné un détail fort intrigant. Elle avait dit : « Y a un truc bizarre, quand même, ils semblaient arriver les uns après les autres, tous seuls ou à deux ou trois, comme s'ils se connaissaient pas mais comme s'ils savaient où aller parce que les insultes, bin c'est sûr que c'était pour notre pauvre Olivier. Des horreurs, je vous dis pas. Ça je l'avais bien dit à mon mari qu'à fréquenter une fille ça finirait par arriver. Quand on commence à la trentaine, hein... »

Moigne avait tressailli, ce petit tressaillement d'intérêt quand son instinct l'avertissait. En recoupant les témoignages, il avait retracé les évènements majeurs de la vie de la victime cette dernière année. Dernier enfant né après quatre filles, orphelin de père vers onze ans, entouré et élevé par des femmes, timide, réservé, empoté et puis enveloppé aussi : les éloges ne fusaient pas sur son compte. Ce n'est pas que ses collègues en disaient du mal. Ils n'osaient pas mais Moigne, avec le temps, avait appris à traduire les non-dit. Olivier Puisard n'était pas un foudre de guerre, loin de là. Il exécutait les tâches qui lui incombaient sans zèle, sans initiative, sans bruit, sans faire de vagues, sans protester. Bref, le cliché du fonctionnaire de base. Un homme sans histoire. Sans histoire sauf une.

Martine.

Martine la préposée au courrier. Le matin, elle allait en voiture au bureau de poste. Le préposé chargeait la camionnette. Mine de rien, ça représentait deux ou trois caisses tous les jours car elle récupérait le courrier de tous les services. De retour à la mairie, tous les jours, c'est Olivier qui l'aidait à décharger les caisses. C'est la constante qui revenait dans tous les témoignages : rendant service. Olivier est rendant service. Moigne n'était pas curieux de savoir comment ces deux-là avaient pu se retrouver dans le même lit mais c'était une réalité : la pétillante brunette aux lunettes à monture rouge, au jupes bien courtes et aux talons bien hauts, au maquillage appuyé, au regard froid comme l'acier, celle qu'il avait enfin pu interroger le matin même, « la » Martine, dixit plusieurs employées de la mairie, « la » Martine avait mis le grappin sur Olivier. Seulement ça n'avait pas été facile de lui parler, à Mademoiselle Martine car elle était en arrêt de maladie. Délicat, une déprime. Moigne pensait avoir à faire à une éplorée mais non. Son homme gisait sur un lit d'hôpital, seul, passé à tabac par une bande d'excités et elle, elle restait chez elle, « déprimée ».

Moigne ne se trouvait pas macho. Sa collègue pensait comme lui. Bizarre, bizarre. La demoiselle restant muette comme une carpe, il ne restait plus qu'une solution : attendre que l'homme se réveille.

Enfin. Moigne sentait qu'enfin il allait comprendre.

La porte de la chambre s'ouvrit. La femme médecin lui intime l'ordre d'entrer en le mettant en garde : « Une seule question, une seule réponse et vous sortez. Le reste attendra demain. »

Moigne savait se faire conciliant par nécessité.

Il s'approche du lit.

« Bonjour Monsieur Puisard. Je suis Moigne, lieutenant de police. Je ne peux vous poser qu'une question : qui vous a fait ça ? »

Le regard de l'homme, abruti par les anti-douleurs, semble vouloir se fixer sur l'enquêteur. Il montre qu'il veut écrire. Moigne se tourne vers la femme médecin pour quérir son autorisation. Elle consent. Le lieutenant de police tend son carnet et son stylo au blessé.

Olivier Puisard écrit lentement. Le stylo tremble entre ses doigts. Quand Moigne récupère le carnet, il lit à haute voix :

« olivier.puisard@connection.com mdp maman facelivre ... c'est ça ? Facelivre ? Le réseau sur Internet ? »

Le blessé hoche la tête, confirmant les propos du lieutenant.

« Vous voulez dire quoi par là ? Comment ça peut m'aider à trouver les coupables, ça ? » Il tend un regard inquisiteur vers la femme médecin, l'air de se demander si la victime a bien toute sa tête. Elle lui fait en retour une moue dubitative.

« C'est sur facelivre que se trouvent les coupables ? »

La victime hoche la tête, laissant Moigne dans la stupéfaction. Olivier Puisard ferme les yeux. Il semble épuisé par l'effort.

« Venez, lieutenant, sortons. Les sédatifs vont à nouveau agir, il doit dormir. Vous ferez avec. »

Dans le couloir, elle l'apostrophe :

« C'est marrant, vous n'avez pas l'air de connaître Facelivre... ce serait vrai alors que vous n'êtes pas trop bien équipé, dans la police nationale ? »

Il aurait bien répliqué mais elle s'en va, moqueuse et pressée. Bien sûr qu'il connaît Facelivre. Qui ne connaît pas Face livre ? On s'inscrit gratuitement, on se crée un compte en ligne sur lequel on met plein d'informations, autant qu'on veut. Source profitable dans son métier au vu du peu de personnes qui savent gérer les paramètres de confidentialité qui permettent de se protéger des curieux. On peut tout faire sur Facelivre : jouer, échanger, rencontrer des inconnus voire lier de vraies amitiés.

Moigne hâte le pas et rentre en trombe au commissariat. Il y retrouve sa collègue, partie de son côté collecter d'autres renseignements. Ils font le point. Elle lui apprend que la petite amie est enceinte, que la relation entre Olivier et Martine s'est détériorée, apparemment avant le début ou au tout début de la grossesse. Moigne, à son tour, dévoile l'information confiée par la victime. Le cas n'est pas banal et ils sont tous les deux aussi curieux de découvrir le fin mot de cet indice.

Ils se connectent au plus vite sur le réseau mondial, entrent l'adresse courriel et le mot de passe, qui, soit dit en passant, les fait bien rire. La page personnelle d'Olivier Puisard apparaît. Le dernier message laissé par une « amie » leur saute aux yeux :


Anne Marie xxx : « Merci Monsieur PUISARD de nous mettre tous dans la pagaille!!! je te souhaite autant de bazard voir plus tu le mérite!!!! »

Sidérés, ils lisent la suite :

Laurence xxx : « il a dû te faire du mal pour te mettre dans un état pareil !! je pense fort à vous »

Anne Marie xxx : « pas tellement a moi mais surtout a ma belle sœur qui se retrouve enceinte sur le point d'accoucher et 'il la laisse tomber!!!un gros débile !!!voila bisous »

Le suivant : « C pa kin debile c un gro p. »

Puis : « je voi que tout le monde a la mem rage apres lui et jespere ke les garcons le croiseront pas dimanche car de mon coté sa riske detre explosif avec loulou gros bisous a tous »

Et enfin : « bien parlé ma belle soeur !!!!!!!!il meriterais de tomber sur une fille ki lui brise le coeur a son tour comme sa il va comprendre c'est le verbe souffrir ce gros con!!!!!!!!!!!!! »


C'est l'avant dernier message qui retient toute leur attention : ça risque d'être « explosif ». Moigne et sa collègue font alors appel à l'un des techniciens spécialisé en cyber recherches. De clic en clic, avec son aide, en passant d'un profil à l'autre, ils collectent suffisamment d'informations pour savoir, au cas où ils l'auraient ignoré, dans quelle ville habite Olivier Puisard. Leur conclusion est accablante : n'importe quelle personne ayant accès à ces profils, en faisant des recoupements logiques, avec l'aide de l'annuaire électronique, pouvait trouver l'adresse d'Olivier Puisard.


De fil en aiguille, ils trouvent les références d'un forum privé dédié à ce groupe d'amis auquel appartenait aussi la victime. Ils croisent les doigts quand ils tentent la connexion au nom d'Olivier Puisard, espérant qu'il utilise le même mot de passe et la même adresse que pour Facelivre. Avec soulagement mais aussi effarement, ils constatent que oui. Ici aussi les insultes pleuvent. Olivier Puisard y est agoni d'injures.

Le dernier message est accablant : « y a pas à dire, il mérite une bonne correction. »


La vague d'arrestations prendra la journée. Moigne et sa collègue n'en sont toujours pas remis car les coupables non seulement protestent vigoureusement contre leur arrestation mais en plus ne comprennent pas. Pour eux ils n'ont fait que rendre justice à la victime, Martine. Quand Moigne leur demande comment ils peuvent être sûrs que la victime soit Martine, s'ils étaient là quand Olivier Puisard et Martine ont décidé ensemble de faire un enfant, si Monsieur Puisard, d'ailleurs, était au courant de cette grossesse, s'il l'avait désiré, s'ils étaient là quand ils se sont fâchés puis séparés, ils tombent tous des nues. Autant de questions qui restent sans réponse.


« Bin quand même c'est Martine qui nous l'a dit sur Internet... »


Moigne se détourne, dégoûté. Ces idiots n'avaient même pas conscience du nombre effarant de personnes ayant accès à ces informations. Chacun d'eux possédaient plus d'une centaine de contacts aussi divers et variés. Deux des agresseurs ne furent jamais identifiés. Moigne était écœuré. Rentré chez lui assez tard, il trouve sa petite amie en train de jouer sur facelivre. Machinalement, il regarde.


« Plus d'une centaine de contacts ???? mais comment tu fais ? Tu les connais tous ?

  • Ben nan chéri mais tu sais, ces petits jeux débiles sur Facelivre, ça fonctionne comme ça : plus tu as de contacts inscrits au jeu, plus tu obtiens de points et de bonus en tous genres. Du coup, y a des groupes de discussion qui se sont créés pour chaque jeu. Quand tu t'inscris à ce groupe, tu peux trouver plein de contacts joueurs. Puis tu les acceptes comme « amis » et voilà, le tour est joué. »


Curieux, pris d'une inspiration soudaine, Moigne demande à son amie de faire défiler la liste de ses contacts. Il y retrouve les principaux protagonistes de l'affaire. Ils jouent tous au même « petit jeu débile », comme elle dit. Dans la liste des évènements, il retrouve le message publié à propos d'Olivier Puisard. Un vertige le saisit. Une sensation dérangeante... un scénario soudain d'un crime parfait prend naissance devant lui.


« Chérie, fais-moi plaisir, supprime toutes les informations personnelles de ton compte, tout de suite, enlève ta date de naissance, tout ce qui te relie à notre ville, nos métiers, tout... »





Illustration : commun.brestecoles.net/CM1bourg/index.php?gallery/general/lettrines/la-lettre-f-1

Publié dans Nouvelles

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Quichottine 05/12/2009 10:03


Ben... tu es encore sur Facebook après ça ?


Ma Cocotte 05/12/2009 10:51


Ben oui !
:)