L'Ecrivain (fiction)

Publié le par Ma Cocotte

 

ecrivainLe soleil réchauffe cette froide journée d'hiver. La demie de midi sonne à l'église toute proche. Au bord du canal, une mère lance des morceaux de pain rassis aux canards. Son enfant rit du fond de sa poussette. Non loin, assis sur un banc, un vieil homme les regarde et sourit, accoudé sur sa canne. Un autre, plus jeune, les observe distraitement. Son regard se fait plus perçant quand enfin il découvre sa future proie. Ce sera elle, cette femme d'une quarantaine d'années, assise sur le muret. Elle mange un sandwich, perdue dans ses pensées. Il n'a pas encore de femme quarantenaire à son tableau de chasse. Ce qui l'intrigue, c'est cette façon qu'elle a de balancer ses jambes. L'un après l'autre, ses talons viennent frapper le muret et rebondissent nerveusement.

Il s'avance sur le pont et traverse le canal. Tout sourire, il s'approche. Elle ne le voit même pas. Il s'approche encore et, sans gêne, s'assoit à côté d'elle qui le voit enfin. Il ne la regarde pas de face mais devine, à la périphérie de son regard, qu'elle désapprouve. Son intrusion la déstabilise, assurément.

La femme n'en revient pas qu'il ait osé venir troubler sa pause déjeuner. Elle l'a vu venir de loin, cet homme. Elle a senti ses regards détailler chaque personne présente alentour. Elle a remarqué le temps d'arrêt, le temps de l'observation. Après l'avoir vue, il a repris son chemin, vers elle. Sans sourciller, comme si de rien n'était, elle a souhaité qu'il ne fasse que la croiser, qu'il continue sa route. Mais il est là, assis à côté d'elle. Contrariée, oui, profondément contrariée. Du coin de l'œil, elle devine qu'il s'amuse de la situation. Pas elle. Elle le voit sortir de son sac à dos un petit ordinateur portable. Croquant dans son sandwich, elle sait pourtant qu'il le démarre. Ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est qu'il lui parle.

« Bonjour », lui dit-il dans un grand sourire ignoré par la femme. L'homme se dit que la partie risque d'être difficile. Elle se retourne, interloquée, et le toise. Elle mâche, peut-être un peu plus rapidement, avale la nourriture et lui rend son bonjour. Voix rauque. Leurs regards se croisent. Le sien est amène, ouvert ; celui de la femme reste en partie fermé. Elle le scrute et note les cernes violacées, les traits tirés, le dos arrondi et ces yeux qui, eux, ne sourient pas.

« Vous venez souvent ici ? » lui demande-t-il, espérant entamer la conversation. Elle se contente de dire non avec la tête, mord à nouveau dans le sandwich, ses jambes recommencent leur va-et-vient saccadé. La gauche, la droite, comme un métronome qui compterait le temps qu'il lui reste à profiter du calme du lieu, du soleil.

Le saule pleureur qui les surplombe semble les isoler un peu plus encore. L'homme ouvre un fichier et commence à écrire. La femme fait comme si elle n'était pas intriguée mais il veut croire qu'elle l'est. Il trouve le temps long mais décide de ne plus prendre l'initiative de relancer la conversation. Après un nombre indéfini de balancements de jambes, elle finit par se tourner vers lui. Il suppose qu'elle essaie de lire par-dessus son épaule.

La femme finit par prendre son parti de la situation. Un tel moment de paix, de solitude, d'inactivité ne pouvait que se conclure ainsi. De toutes façons, ces temps-ci, elle a l'impression que son karma ne l'aime pas. Un casse-pieds, juste le jour où elle ne voulait voir personne. Elle regarde l'écran et se demande pourquoi il s'est installé près d'elle. Il devrait savoir qu'elle ne pourra rien pour lui.

« Vous écrivez quoi ? », se permet-elle de demander. Après tout, il est venu troubler son repos. Puisqu'elle ne peut plus savourer sa solitude, alors elle va se jouer un peu de lui. À la vérité, ça l'amuse de faire comme si elle ne savait rien... L'homme est ravi, le poisson a mordu à l'hameçon, la proie est ferrée.

« J'écris. »

La réponse ne lui convient pas. Ça ne veut rien dire, ça, « j'écris ».

« Quoi ? », rétorque-t-elle, à peine polie. Elle ne s'en veut même pas de sa froideur. Il l'a bien cherché, aussi. C'est un jour à ne pas aimer les humains, à ne vouloir que la nature, le silence.

« Un livre, j'écris pour un livre. Ça vous intéresse ? ».

La question est posée. Il est temps pour lui de devenir acteur de la conversation.

« Non... oui... pourquoi pas ? Maintenant que vous êtes là... racontez-moi.

- Je parcours la ville. Je rencontre des gens, je discute et après j'écris des portraits. On va éditer un livre. Vous n'en avez pas entendu parler ? »

Le sourire qu'elle déploie lui semble ironique, voire quelque peu cynique. Bien sûr qu'elle en a entendu parler mais pas question de le lui dire. Elle est un peu vexée, quand même. Se prêtant au jeu, finalement, appréciant le sel de la situation, elle poursuit. Il lui faut tout de même réfléchir. Pour que l'instant l'amuse, il faut qu'elle la joue fine.

« Un livre... de portraits. Des gens d'ici ? De la ville ?

- Oui, des gens comme vous, comme cette dame là-bas ou ce vieux monsieur.

- Ou comme vous ? »

Un peu de provocation transparaît dans son propos. Elle a fini son sandwich et fait voler quelques miettes accrochées à son manteau. Elle boit à même le goulot de sa bouteille d'eau sans le quitter du regard. Il pressent quelque chose mais ne saurait poser de mots sur son ressenti.

« Non, pas comme moi. Moi je suis l'auteur, j'écris. Et puis je vis pas ici.

- Ah bon ? Mais tu vis où alors ? Tu veux une chouquette ? »

Elle assène ses mots avec une pointe de goguenardise au fond de la voix et lui tend un sac de papier rempli de chouquettes. Le tutoiement soudain le prend de court. Tentative de rapprochement ou dédain ? Le tutoiement n'est ni mépris ni respect à son avis, tout dépend des circonstances et dans le cas présent, il a le sentiment de n'avoir jamais eu l'avantage. Il réfléchit en quelques secondes et se décide à ne pas lui accorder ce qu'il n'a jamais donné aux autres. Ce n'est pas dans son contrat. Il doit raconter les autres, pas sa vie.

« Je vis ailleurs, je ne suis ici que pour le livre. L'esprit c'est de poser un regard sans apriori sur les habitants. Si je connaissais la ville, ça dénaturerait le propos, vous voyez. Je serais influencé, vous ne pensez pas ? »

Elle se délecte du vouvoiement. Il ne sait plus sur quel pied danser. Il cherche et ne trouve pas. La question est là pour lui permettre de reprendre l'avantage, elle en est sûre.

« J'sais pas. P't'être. De toutes façons, toutes les petites villes sont les mêmes. Faut bien avoir un regard d'écrivain pour trouver des perles dans toutes ces petitesses, ces mesquineries. Ici ou ailleurs, au final, c'est pareil. Et comment tu t'y prends alors, pour accoucher les gens ?

- Ça vous intéresse ? »

Le ton est plus sec. Elle a touché une corde sensible en doutant de la sincérité de sa plume. Ça ne flatte pas son ego, ça. Elle se marre à l'intérieur d'un rire cynique. Serait-elle méchante en ce moment ? Oui, se dit-elle, ce que je sais de lui semble sincère. Cependant elle n'a pas envie d'être aimable. Si elle est venue ici, c'est qu'elle a besoin de calme et de solitude.

« Nan, pas vraiment mais vu que tu es venu t'asseoir là, autant savoir, non ? »

Il cesse de la regarder et semble se perdre dans la contemplation du canal. Cette femme l'énerve. Quelque chose ne va pas dans cette conversation bancale. En général, les gens sont flattés même s'ils ne sauraient l'admettre. Les mots « écrivain », « écrire », « livre » lui ont ouvert bien des intimités, ont délié bien des langues, mais pas la sienne. Qu'est-ce qu'elle a donc à cacher ? Il se retourne vers elle et acquiesce d'un hochement de tête.

« C'est vrai, c'est moi qui suis venu vous chercher, ok. Eh bien... en général, je dis ce que je fais et les gens sont souvent heureux de partager un peu de leur vie avec moi. Je ne sais pas pourquoi, peut-être pour laisser une trace de leur passage, se lire dans un livre... »

Il sort un dictaphone de sa poche et le met en route.

« … j'enregistre nos conversations et ensuite je m'en inspire pour peindre avec des mots leur portrait. Ça vous dit ?

- Éteins ça, s'il te plait. J'ai aucune envie d'être dans ton bouquin. »

Elle rit et il obtempère. Il aime bien son rire. Son rire est comme le balancements de ses jambes, ses talons qui frappent le muret l'un après l'autre, ils ont le goût de l'enfance.

« D'accord, je l'éteins. C'est dommage, vous êtes... enfin, je ne sais pas, cette conversation... c'est étrange, inhabituel, je n'arrive pas à mettre un mot dessus.

- Ah oui ? Tu trouves ?

- Oui, je trouve, vraiment. Je suis désolé de vous avoir dérangé, sincèrement. Vous vouliez juste être au calme et moi j'arrive, si sûr que vous allez adorer l'idée d'être dans mon livre. »

Elle ressent ces paroles comme une tentative d'apaisement, de main tendue. Elle sait bien qu'il n'est pas désagréable.

« C'est vrai, je voulais être seule, loin des gens, du bruit... juste l'eau, le soleil, les oiseaux.

- Et je vous ai dérangé...

- Pas grave. Au final, ça m'a changé les idées, c'est pas si mal. Et ton livre, alors, tu le fais tout seul ? »

Elle lui adresse son premier sourire. Elle le déstabilise encore. Il avait au final renoncé et s'apprêtait à partir, déjà en train de ranger son ordinateur. Le changement de ton, le sourire, le fait de ne pas avoir à travailler, à écouter, observer pour être à même de transcrire plus tard l'ambiance, le récit. Soudainement, il prend conscience du calme du lieu, de la sérénité, du soleil. Il repose son sac à dos sur le muret et tend sa main vers le sachet de chouquettes qu'il avait d'abord ignoré.

« Finalement j'en veux bien une. Je peux ?

- Vas-y. Fais-toi plaisir, y a rien de meilleur. Écoute ce silence. Surtout que la mère et son gosse sont partis. Plus un bruit. On entend même pas les voitures, à cette heure-là. Tu vois, je viens ici pour ça.

- Tu as des soucis ? »

Le tutoiement lui est venu naturellement. Lui aussi apprécie de laisser tomber les apparences.

« Comme tout le monde... le stress, les collègues de travail qui me gonflent, mes ados qui me soucient, et qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire à manger ce soir parce que : dis, m'man, qu'est-ce que j'ai faim... la routine, quoi. Mais t'as pas répondu à ma question !

- C'est vrai. Je ne le fais pas tout seul, ce livre. C'est un travail de collaboration. Des institutions, des investisseurs...

- La bibliothèque aussi, hein ?

- Oui, en effet. Comment tu sais ça ? »

Elle rit encore. Il n'a toujours pas fait le rapprochement. Elle ne sait pas encore si elle doit être vexée ou pas. Il ne l'a toujours pas reconnue.

« Ben je le sais, c'est tout. Tu les trouve comment les gens de la bibliothèque ?

- Sympa, dans l'ensemble.

- Moi, ils me gonflent, mais alors ils me gonflent, grave. »

Elle dit ça en riant de plus belle. Il commence à comprendre.

« Non ? Tu veux dire que tu bosses là-bas ?

- Ben oui et je t'y ai croisé plein de fois mais tu ne m'as pas vu apparemment... ça va pas arranger mon blues, ça... »

L'homme se sent navré. Il se tait. Il ne sait rien d'elle mais comprend qu'il a pu la blesser.

« Désolé, vraiment. Je suis pas très physionomiste...

- Faut croire oui... en même temps, je suis qu'un agent, hein. Je suis pas la chef. C'est surtout les chefs que tu vois. Nous, on est à l'accueil, on rentre et on sort les bouquins, c'est pas pareil. »

Il prend les mots en pleine figure. Lui qui par ce livre voulait mettre en avant les petites gens, les humbles, ceux à qui jamais on ne donne la parole, il est passé à côté de ceux avec qui il travaille sans les regarder, sans leur accorder d'importance.

« C'est pas grave, t'inquiètes pas. Les gens comme moi, on les croise, on les reconnaît pas. »

 

 

 

Texte écrit par Ma Cocotte (et alors ?). Contactez-moi si vous voulez utiliser ce texte.

Illustration : Photos Libres

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L'Oeil qui court 15/02/2011 10:11



Deux portraits mordants qui rendent vivants les personnages et leur aménagement avec la vie, leurs blessures, leurs différences. La curiosité est aiguisée tout au long de ce dialogue où la
stratégie relationnelle s'installe, prégnante.



Ma Cocotte 16/02/2011 09:07



Merci. Le dialogue n'est pas mon point fort et je me posais question. Je vais continuer à travailler ça alors... :)



La bouseuse 18/11/2010 10:01



J'ai l'impression d'avoir pris une claque ... un genre d'aller-retour, pas trop fort mais destabilisant ! Peut-être parce que me reconnaissant un peu dans chacun des personnages, j'ai senti la
cruauté de la situation par les deux bouts ?  Il est très bien vu, ce texte.  Merci.



Ma Cocotte 18/11/2010 10:48



Merci à toi, et un merci de plus pour m'avoir permis de découvrir à 1000 mains :)