Impromptus littéraires : Turbulences

Publié le par Ma Cocotte

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Il était convoqué à 10 h. chez Monsieur Martin, le chef des services techniques de la Ville, dans son bureau. Il savait bien pourquoi. Depuis quelques temps, il voyait l'orage avancer vers lui, se rapprocher et le vent de la zizanie siffler à ses oreilles.

Déjà, en juin dernier, ils n'avaient pas renouvelé son contrat. Il en avait parlé à son chef, le responsable des maçons.

« Dis, tu sais qu'ils m'ont pas renouvelé mon contrat ?

- Non, je savais pas. Mais t'as pas de contrat, là ? Et tu viens travailler ? »

Il était resté silencieux. Quelque chose ne convenait pas. Quelque chose avait changé dans le ton, la parole de l'autre homme depuis peu. Comme s'il était étonné alors que depuis trois ans, Serge travaillait comme contractuel à la Ville. Les pratiques de la ville, tout le monde les connaissait ici, les contrats étaient signés quand on avait le temps. Travailler sans contrat, c'était monnaie courante. Puis le lendemain, convocation dans le bureau du chef des bâtiments.

« Bon, écoute Serge, t'es sans contrat depuis une semaine, on vient de réaliser, là. Donc on t'en refait un de trois mois.

-Trois mois ? Pourquoi trois mois ? Pourquoi pas six mois comme d'hab ?

-Parce que c'est comme ça, ça vient d'en haut, tu vois. Moi je t'aurais bien gardé mais bon... ça vient d'en haut, hein.

-Comment ça tu m'aurais bien gardé mais ? Parce qu'en plus vous allez pas me garder ? Mais c'est quoi la raison d'abord ? Merde, ça fait trois ans que je bosse comme contractuel sans rien dire, trois ans que vous avez rien eu à me reprocher et là, paf, dehors... c'est quoi la raison ?

-Ah mais de toutes les façons, Serge, on n'aurait pas pu te prendre comme titulaire. Tu vois, c'est un poste « en disponibilité », ça veut dire qu'on peut mettre que des contractuels dessus.

-En disponibilité ? En disponibilité de quoi ? C'est quoi ça ?

-Ben c'est le titulaire qui a pris un congé sans solde, tu vois mais ça veut pas dire qu'il a démissionné, juste pour l'instant, il est ailleurs et on ne le paye plus mais s'il veut revenir, il revient quand il veut. C'est pour ça qu'on titularise pas sur ce poste, tu vois.

-Mais pourquoi je suis pas renouvelé six mois comme d'habitude ? Et c'est maintenant que vous me le dites ? Vous réalisez que j'ai une famille à nourrir moi ? Et puis, j'ai 51 ans. Comment je vais trouver du travail ?

-Je sais, c'est pas facile mais bon, tu vois, y aurait que moi, mais y en a qu'auraient des trucs à dire tu vois, t'aurais pas toujours été réglo.

-Hein ??? Quoi ??? Mais de quoi vous parlez là ?

-Ben il paraît que tu es pas toujours où tu devrais être à travailler. On a vu par exemple qu'un jour t'es allé à la salle d'escrime alors que tu n'avais rien à y faire... »

Serge écoute. Le chef lui donne la date, le jour et l'heure... il se souvient.

« Non mais attendez, je me souviens, c'est mon chef et son pote, le chef électricien. Comme on avait fini les travaux la semaine d'avant à la salle d'escrime, ils ont profité qu'on essaie le matos. J'étais pas tout seul... y avait les électriciens, les maçons, le carreleur.

-Mais c'est toi qui as ouvert et fermé la porte, Serge et tu le sais, avec les clés électroniques, on sait qui ouvre les portes et qui les referme.

-C'est dégueulasse... je vais aller voir Monsieur Martin et si ça suffit pas, j'irai voir le Maire. »

De fureur, de rage, il claque la porte en sortant et se dit que celle-là, le chef des bâtiments n'aura pas besoin de son mouchard informatique pour savoir que c'est lui qui l'a violemment claquée.

Il se pose, réfléchit. C'est pas possible qu'une telle histoire lui arrive. Trois ans qu'il bosse ici, de contrat en contrat, dans la précarité. Trois ans à supporter son chef, le roi des Je-me-la-coule-douce, des J'en-fous-pas-une-ramée. Trois ans à espérer qu'un jour... écœuré, il passe voir les serruriers avec qui il a des relations amicales.

« Mon pauvre Serge, t'as rien vu venir. Remarque, nous non plus. Mais bon, autant que tu le saches, ils ont quelqu'un à caser. Un pote du menuisier, paraît, ou de sa famille, je sais plus. Son entreprise merde alors il essaie de le placer. Pas de bol que ce soit tombé sur toi. »

De fil en aiguille, tout prend sa place. La zone de turbulences dans laquelle il se débat ne doit rien au hasard. Tout est en ordre, tout a été bien placé.

« C'est comment déjà le nom du mec du syndicat ?

-Lequel, Serge ? Y en a plusieurs...

-Celui qu'ils aiment pas, là, le mec qui bosse dans les bureaux, qu'obtient des trucs ?

-Philippe, c'est Philippe. »

Aujourd'hui, il attend Philippe dans le couloir. Par politesse, il a prévenu qu'il serait accompagné à cet entretien. La première fois qu'il avait été convoqué par le Grand chef, c'est parce qu'il était allé voir le Maire. Il avait été bien obligé puisque tout était contre lui. Il avait tout balancé au Maire. Direct. Les magouilles, le mépris envers les contractuels, corvéables à merci, les petits arrangements entre amis, le matériel qui servait pour le travail au black, tout.

Ça n'avait pas traîné : le grand chef qui jusqu'ici refusait de lui parler l'avait illico convoqué, alors qu'il était en train de bosser. Son supérieur lui avait dit : « Lâche la truelle, Serge, le big boss veut te voir tout de suite dans son bureau. Prends la voiture, on rentrera tous en camion. »

Il n'aurait pas dû y aller seul. Non, il n'aurait pas dû. L'autre avait commencé la litanie des reproches.

« Et pourquoi vous êtes allés voir le Maire ? Et vous avez des preuves de ce que vous avancez ? Vous savez ce que c'est la diffamation ? Et vous espérez qu'on vous garde après ça ? »

Il n'avait pas eu peur et le lui avait dit.

« Vous ne me faites pas peur vous savez. C'est pas à mon âge que vous allez me faire la morale. J'en ai pas besoin de votre morale, vous pouvez vous la garder.

-Mais qu'est-ce que vous voulez ?

-Je veux que vous fassiez les choses correctement. Vous n'aviez qu'à faire les choses en temps et en heure, pas me laisser sans contrat, pour moi ça équivaut à la reconduction tacite du même contrat, donc six mois et pas trois mois, c'est la loi.

-La loi, je m'assois dessus ! »

Il avait encore claqué la porte. De toutes les façons, il voyait bien qu'ils avaient gagné. Il est contractuel. Trois ans de contrats, de six mois en six mois. Il avait gagné la première bataille, c'est vrai. La Ville, bien obligée, une fois le syndicat informé, avait renouvelé son contrat pour six mois.

Six mois d'enfer. Six mois en quarantaine. Six mois à vivre comme la brebis galeuse, celle dont il faut se débarrasser. Son supérieur aussi contre lui, normal, Serge les avait tous balancé.

Philippe, le représentant syndical arrive, lui serre la main, sérieux. Serge sait que cet entretien est une pure formalité. À la fin du mois, son contrat prend fin. Le sixième contrat de six mois, quelle ironie. Personne n'y pourra rien. À la fin du mois, à 51 ans, il retournera pointer au chômage.

 

 

 

Ce texte a été écrit pour le site de partage d'écriture Les impromptus littéraires ave cla contrainte suivante :

 

L’automne, avec ses bourrasques de vent est une saison pleine d’agitations. Votre texte, en vers ou en prose, évoquera une zone de turbulences que vous avez traversée, il devra nous parvenir avant le dimanche 9 octobre à minuit, à l’adresse habituelle.

 

Nous pourrons alors détacher nos ceintures !

 

Illustration : le Cri de Munch.

Publié dans Jeux d'écriture

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Commenter cet article

Plume Vive 05/10/2011 12:10



j'aime...


 


je n'arrive plus à m'y mettre, je ne sais pas pourquoi...



Ma Cocotte 05/10/2011 12:35



Laisse ta plume au repos... tu verras, un jour, ça reviendra :)