Fiction : Langue de vipère (Impromptus littéraires)

Publié le par Ma Cocotte

languedevipere

 

 

 

 

Un rayon de soleil distrait semble se poser par hasard sur le bord de la table. Marion s'affaire dans la cuisine. Le silence l'environne. Elle sourit aux reflets du soleil sur la table. Sa fille va bientôt rentrer du lycée. Alice, sur le chemin du retour, semble fixer chaque détail de chaque immeuble de son quartier, comme si elle voulait les photographier à jamais. Chaque déménagement est un peu plus difficile. Elle s'attache de plus en plus vite, de plus en plus fort. Elle se dit que peut-être, peut-être que sa mère ne voudra pas s'en aller, cette fois, si elle s'intègre parfaitement dans leur nouvelle vie. Alice en a assez de partir. Elle veut rester.

Machinalement, elle prend le courrier dans la boîte aux lettres. Surprise, elle voit son nom sur une enveloppe. Elle sourit, une pensée lui échappe et s'envole vers son petit ami. Peut-être une surprise... En grimpant les marches du premier étage, elle déchire plus qu'elle n'ouvre l'enveloppe, curieuse, impatiente et ne trouve en-dedans qu'un article de journal découpé orné d'un post-it.

Sur le post-it, quelques mots : « J'ai eu bien du mal à vous retrouver mais il faut que vous sachiez qui est votre mère : une langue de vipère au mortel venin. » Les mots ne veulent rien lui dire au premier coup d'œil alors elle lit rapidement l'article. Elle s'arrête dans les escaliers, vacille, n'en croit pas ses yeux. Il lui faut s'asseoir, soufflée par l'incompréhension. Elle lit, lit et relit encore, incapable de réagir.

Au troisième étage, Marion jette un œil par la fenêtre, essayant de repérer sa fille dans la rue. Elle vérifie l'heure et sourit. Alice n'est pas encore en retard, loin de là. Un moineau s'en donne à cœur joie sur le balcon d'à côté. Marion entend dans ce chant un bon signe, oui, un bon signe.

Plus bas, Alice panique, indécise. Elle lit sans cesse, morceau par morceau, une phrase par ici, une autre par là. Elle ne sent plus ses jambes et cherche sa respiration. L'article date d'il y a deux ans.

Il raconte des évènements survenus dans une entreprise dont les salariés vécurent une période détestable avant de connaître une vague de licenciements. Sans désigner personne nommément, les témoignages accusaient la direction d'avoir utilisé une salarié pour épier les autres. Dans ce climat de suspicion et de dénonciation venimeuses, une employée s'était même suicidée.

Alice se lève péniblement. La tête lui tourne. Sa bouche est sèche. Elle a du mal à déglutir. « suicide... malsaine... épiés... subissait... » Les mots tournent. Depuis le divorce de ses parents, Alice suit sa mère de région en région. Dix ans déjà. Ce serait donc ça la raison de tous ces déménagements ? Elle en a posé des questions toujours restées sans réponses. Elle a eu des inquiétudes, des soupçons provoqués par hasard quand elles croisaient d'anciens collègues de sa mère, le regard chargé de mépris, des phrases dites à demi-mots, qu'elle sentait retenues à cause de sa présence. Alice n'a jamais été une imbécile. En classe, il lui était arrivé d'être avec des enfants de collègues de sa mère. Elle voyait bien comme ils l'évitaient un peu plus au fur et à mesure du temps. L'article était la clé de tout, la réponse à toutes ses questions.

Elle tourne la clé dans la serrure et entre. Marion l'entend et accourt, tout sourire. « Ma chérie... » Sa main aurait dû se poser sur le bras d'Alice et leurs visages se rapprocher pour le baiser rituel du midi mais Marion reste suspendue en équilibre au dessus d'un grand vide. Alice, traversée par un frisson de dégoût, s'est reculée.

Elle bouscule sa mère, attrape le téléphone, appuie sur la touche mémoire « tél papa » tout en fixant ardemment cette femme qui est sa mère. La haine et le rejet suintent par tous les pores de son corps. Marion est comme pétrifiée, choquée de ce qu'elle perçoit chez sa fille. Elle tente de s'approcher mais d'une main sans appel, Alice lui intime l'ordre de s'arrêter. Marion s'apprête à parler mais le « Allô papa ? » désespéré d'Alice lui coupe la parole.

« Allô papa ?

- Oui Alice. Ça va ? T'as comme une drôle de voix... ?

- Nan ça va pas, papa. J'peux venir vivre avec toi s'il te plaît ?

- Euh... vivre avec moi ??? Mais tu m'annonces ça comme ça... et... et ta mère, elle est au courant ta mère ? Elle dit quoi ta mère ?

- Elle a rien à dire, ok ? Et puis c'est plus ma mère... c'est à cause de son métier, hein, que tu l'as quittée et que t'as jamais voulu me dire pourquoi hein ? Tu peux y aller, vas-y, je suis au courant, je sais tout... [… silence à l'autre bout du fil...] … tu sais qu'il y a une femme qui s'est suicidée ??? Tu le sais ???

- Non, chérie, je ne le savais pas.

- Mais c'est de sa faute, je te dis, de SA faute, tu comprends ?

- On ne peut pas être tout à fait sûr, tu sais. Passe-moi ta mère.

- Dis que je peux venir chez toi. Je peux pas rester ici avec elle, papa, s'il te plait !!!

- Oui, tu peux. Passe-moi ta mère. »

Alice n'a même pas un regard pour l'étrangère à qui elle tend le téléphone.

« Marion. Marion, ça va ? »

Non, Marion ne va pas. Marion voudrait juste mourir, à cet instant.

« Marion, tu m'entends ???

- Oui.

- Bon ben voilà, c'est arrivé. Tu crois pas que t'aurais pu arrêter tes conneries, non ? Ça t'as pas suffit, un divorce ? Tu veux perdre ta fille en plus ? Et cette histoire de suicide, c'est vrai ou quoi ?

- Oui...

- Quoi ? J'entends pas, là. Marion ? T'es là ?

- Oui, je suis là.

- Elle est où Alice ?

- Elle s'est enfermée dans sa chambre apparemment.

- Je vais la prendre un peu chez moi, d'accord ? Le temps que ça se tasse. Allez, t'inquiètes pas, ça va s'arranger. Tu t'en sors toujours, de toutes façons hein ?

- Tu viens la chercher quand ?

- Ce soir. Allez, à tout à l'heure. »

Marion raccroche, atterrée. Il fait froid dans sa vie, soudain. Elle frappe à la porte de la chambre d'Alice qui augmente le son de sa musique.

Elle s'adosse contre la porte verrouillée. Son corps glisse doucement au sol.

« Alice... Alice, si tu savais... la première fois, tu étais une toute petite fille. Ton père était ton père, toujours beau en paroles et en promesses mais incapable de trouver du travail. J'étais secrétaire. Je travaillais dur, tu sais, si dur. Tôt le matin, tard le soir. Puis un jour l'entreprise a gagné moins d'argent. Le directeur m'a convoquée. J'étais dans les premiers licenciements parce que j'étais la dernière arrivée. C'était si injuste, chérie. Je travaillais bien plus que certains d'entre eux qui étaient là depuis longtemps. C'est sorti tout seul, j'ai proposé à mon patron de lui donner tous ceux qui méritaient d'être licenciés et pourquoi. J'ai tout dit, tout ce que j'avais lu, tout ce que j'avais vu et tout ce que j'avais entendu. Les histoires de coucheries, les mensonges, les tricheries, les mesquineries. Tout. Il a pris des notes. Il a fait croire que je faisais partie des licenciés mais en fait, il a juste pas renouvelé mon contrat, tu vois, j'étais encore à durée déterminée. Il m'a donné une très grosse prime de départ, mon cœur. Tu te souviens de ce Noël où tu as reçu la maison de Barbie de tes rêves ? C'était cette année-là. Plus tard, un autre patron m'a téléphoné, un ami du premier. Il m'a demandé de faire pareil dans son entreprise. Cette fois-là c'était différent. J'ai dû pousser certains à la faute, j'ai pas eu le choix, chérie. Ils m'ont donné beaucoup d'argent... tu m'entends ? Alice tu m'entends ? »

Dans la chambre, les écouteurs sur les oreilles, le son à fond, Alice voudrait juste pouvoir se noyer dans la musique et disparaître.

 

 

Ce texte a été écrit par Ma Cocotte (et alors ?) (c) Si vous souhaitez l'utiliser, contactez-moi par commentaire ou en utilisant le lien "contact" tout en bas de la page. Merci. 

Illustration trouvée ici : Ladies room, le quotidien des filles à la page

Texte écrit d'après la consigne de l'atelier d'écriture des Impromptus littéraires

Publié dans Jeux d'écriture

Commenter cet article

Lise 18/11/2010 16:01



j'avais mis un "s" intempestif dans l'énoncé, désolée, j'ai rectifié !



Ma Cocotte 18/11/2010 16:02



merci ;) J'ai bien aimé les mille mots et j'aime bien ladies room. Je me demandais jusqu'où on pouvait porter le paroxysme de la langue de vipère au travail... tout en gardant humaine ladite
langue.



Lise 18/11/2010 12:08



Recit vivement mené, un beau talent de conteuse. Merci pour le partage. je retiens votre blog dans mes favoris.



Ma Cocotte 18/11/2010 15:41



Merci Lise.


C'est dommage, je n'arrive pas à me connecter à votre blog. Wordpress me dit qu'il n'existe pas