"Chevalier des Touches" : Out of the past (11)

Publié le par Ma Cocotte

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Bonjour,

ce mail ne pourra que vous surprendre. Vous ne me connaissez pas et pourtant, je vous connais depuis vingt ans. Je reconnais qu'il y a des années que je n'ai pas pensé à vous mais il y a vingt ans, vous étiez au cœur de toutes nos conversations. Une année durant, puis moins souvent, puis rarement puis jamais. Mon prénom ne vous dira peut-être rien, celui de mon mari vous rappellera des souvenirs : Antoine.

Il y a vingt ans, vous avez été sa maîtresse. Comme je vous ai haïe, détestée. J'ai eu mille fois envie de prendre ma voiture et d'aller à votre rencontre pour voir à quoi vous ressembliez, comprendre ce qui en vous avait pu rendre mon mari amoureux au point d'envisager de tout quitter.

Hier, en triant les effets personnels d'Antoine, j'ai trouvé des mails imprimés, des textes que vous aviez écrits, tous les deux, et une de vos nouvelle en particulier. Elle s'appelle « Faire sourire le général ». En la lisant, je l'ai vu, lui, à travers vos yeux. J'ai enfin compris pourquoi. Dans sa vie organisée, rythmée, orchestrée, vous avez été sa bouffée d'oxygène et de liberté.

Sur la page se trouve l'adresse de votre blog. De là, il me suffisait de cliquer sur « contact » pour vous envoyer ce mail.

Vu la date à laquelle vous avez écrit cette nouvelle, vous n'étiez plus ensemble. Il a donc continué à vous lire. En cachette. Petite souffrance supplémentaire, vingt ans après, si petite à côté de la douleur pure que je ressens à chaque minute aujourd'hui.

Antoine est mort. Il y a deux mois maintenant. Vous avez été son rêve, sa crise de la quarantaine, son retour à la jeunesse, aux interdits. Je vous ai tellement haïe. Si fort. Plus maintenant. J'ai lu vos textes. Certains sont bons, vraiment, d'autres semblent bâclés. En revanche, je trouve le titre de votre blog inadapté et ridicule... le blog de ma cocotte... il ne l'aimait pas non plus, ce titre, il l'a noté quelque part..

Dans ses papiers, il y a une lettre. Il l'a écrite il y a peu. Une lettre pour vous. Je l'ai brûlée parce qu'elle m'a brûlée les yeux. Pourtant je n'avais pas vraiment de raison. Lui aussi vous avait oubliée. C'est ce qu'il raconte dans la lettre. Il était malade. Il avait plaisir à se rappeler nos bons souvenirs, à nous deux, avec moi. Il parlait souvent du passé, de sa jeunesse. J'aurais dû me douter que fatalement, il penserait à vous.

Vous, le cataclysme de notre vie de couple. Il vous a écrit cette lettre sans vous l'envoyer alors je l'ai brûlée. Cela ne sert plus à rien de vous haïr et pourtant je n'ai pas pu m'en empêcher. La colère est revenue en la lisant, pure, intacte. J'ai été son épouse, sa part de raison, la mère de ses enfants, il est resté à mes côtés, il vous a quittée mais vous avez été son rêve d'amour absolu. Je ne vous le pardonnerai jamais.

Voilà. J'envoie ce mail avant de changer d'avis. Je ne suis plus très sûre de savoir pourquoi je vous l'envoie. J'espère juste qu'ainsi vous sortirez définitivement de ma vie parce que vraiment, plus j'écris et plus le chagrin augmente. Je pensais ne plus vous détester mais je me suis trompée, je vous déteste. Vraiment. Si je n'avais rien su, ou s'il avait tout brûlé devant moi, autodafé de son erreur avouée et pardonnée, j'aurais pu vous pardonner aussi, à vous. Or il a tout gardé. C'est une torture de l'imaginer, souriant, relisant vos échanges. J'espère que vous êtes consciente du mal que vous nous avez fait, que vous m'avez fait.

J'ai vraiment essayé de vous pardonner parce que je crois en la rédemption, foncièrement. Comment croire en l'homme ou la société si l'on est pas persuadé que l'on peut devenir meilleur. J'ai vraiment voulu vous pardonner et comme demain, c'est Noël, le premier sans lui, je voulais vous dire çà mais c'est au-dessus de mes forces. L'épreuve est trop dure. La souffrance trop cruelle alors qu'il aurait suffit qu'il ne garde rien de vous et vous auriez sombré dans l'oubli. Non, je ne vous pardonnerai jamais.

Je ne vous salue pas.

 

 

 

 

Consigne du Blog d'écrivantes/écrivants Chevalier des Touches "Out of the past" (11)

 

Vous l'avez intimement connu(e) ou croisé(e) brièvement, hier ou il y a vingt ans. Aujourd'hui, il ou elle ne fait plus partie de votre vie. Et pourtant, vous ne l'avez pas oublié(e) et quelque chose vous pousse à reprendre contact. C'est la veille de Noël ou celle du jour de l'an. Vous avez trouvé son profil sur un social network, ou son adresse courriel sur une page web. Vous hésitez et puis, vous vous lancez. Vous intitulez votre message "Out of the Past".

 

Pas de limite de longueur.

Date limite d'envoi des textes :31 décembre, minuit.

Début de mise en ligne : dès réception du premier.

 

BOnnes fêtes à tous et à toutes.

 

Mar(c)tin

 

 

Illustration de Magritte

Publié dans Jeux d'écriture

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L'Oeil qui court 28/03/2012 23:53


Un texte poignant, profond et si proche d'une histoire vraie.


Je m'y suis laissée prendre et j'ai dévoré.