Nouvelle : Virer de bord, 1.

Publié le par Ma Cocotte

 

D'avoir été choisie pour participer à cette émission remplissait son cœur de joie. Certes, ce n'était qu'une émission à la télévision régionale mais quand même, Lorette n'en revenait pas. Elle avait rejoint ce parti politique depuis plus d'un an maintenant. Un peu par hasard. Deux ans auparavant, une rencontre, fortuite, sur un marché. Un homme distribuait des tracts. Lorette, distraite, rêvassait et elle l'avait bousculé. Elle se dirigeait vers son petit studio, le panier bourré de fruits et légumes quand ils s'étaient télescopés. Le panier est tombé. Lorette aussi. Il faut dire que cet homme avait les bras deux fois plus gros que les siens, et que du muscle. Il faut dire que le torse était à l'avenant et les cuisses aussi, Lorette le vit bien quand il l'aida à se relever. Il riait. Elle avait le postérieur en capilotade et il riait !

Le rire est bien souvent communicatif et c'est en riant qu'ils ramassèrent les fruits et légumes éparpillés autour d'eux.

« Allez, je vous offre un café pour me faire pardonner.

-Mais non... euh... c'est moi qui ne faisais pas attention...

-Je sais. A quoi tu rêvais ?

-A un monde meilleur ? »

Elle rit. Tout se fait spontanément entre eux. Le tutoiement, les mots, le désir. Ils s'attablent à une terrasse et papotent, après que l'homme ait donné quelques consignes à d'autres, rassemblés autour d'un stand.

« C'est quoi, les tracts que tu distribues ? Je n'ai même pas eu le temps de voir.

-C'est vrai. Je suis Jean Martin, chef de cabinet du maire de Sorville*, et je prépare les prochaines élections municipales. L'enjeu est d'importance, tu sais. Sorville est notre capitale régionale. Si nous voulons poursuivre nos projets, les mener à bien, nous devons absolument rester en place. Tu votes, j'espère ?

-Oui, oui... mais...

-Mais ?

-Ben... la politique et moi, tu sais...

-Et ton petit nom ?

-Lorette, Lorette Labigne, je suis juste préparatrice en pharmacie.

-C'est déjà pas si mal. »

Dès ce premier jour, il y a maintenant plus de deux ans, elle avait aimé son rire. D'ailleurs, elle avait tout aimé en lui. Tout. Elle le trouvait si beau, tellement à l'aise. Il n'avait pas de tics, aucun signe de stress apparent, jamais alors qu'elle... bêtement, elle triturait l'ourlet de sa jupe d'été, ou tout autre chose qu'elle pouvait triturer.

Au fil du temps, au cours de leur histoire d'amour, jamais il ne lui en fit la remarque. Juste, il attrapait cette main qui triturait nerveusement quelque chose et lui chuchotait à l'oreille : « triture-moi plutôt, ma chérie, au lieu de massacrer ta jupe... » la faisant rougir jusqu'à la racine des cheveux. Elle se trouvait si fade à ses côtés, si terne, si invisible. Lui avait le pouvoir des mots, des phrases chocs, de l'humour et des idées spirituelles.

Parfois, le soir, il écrivait les discours de son député-maire. Elle était sa première lectrice. Il fallait qu'elle donne son avis. Elle lisait, souriait quand elle retrouvait au cœur de ses phrases quelques mots qu'elle avait prononcés au cours d'une de leurs conversations. Jean souvent lui demandait son opinion, sur l'avenir, sur l'économie, sur l'écologie, sur l'importance de l'état des trottoirs.

Lorette souriait.

« Mais je ne sais pas, Jean, je ne sais pas... bien sûr que l'écologie c'est important et bien sûr qu'il faudrait que nous fassions tous quelque chose pour améliorer l'état de cette planète... mais au jour le jour ce n'est pas facile, tu vois... regarde au supermarché, tous ces aliments sur-emballés, crois-tu que cela soit nécessaire ? Mais qui peut influer sur la grande distribution, dis ? Et puis le tri des déchets. Rappelle-toi mon petit studio, comment j'aurais pu avoir une poubelle pour les déchets organiques, une pour les cartons, les plastiques et une troisième pour le verre ?

-Mouais... faudrait améliorer le système de ramassage... »

Il avait travaillé, disait-il, et le ramassage des ordures avait évolué. Quand elle lui disait qu'ils avaient certes changé un peu les choses, mais pas tant résolu les problèmes, il lui expliquait les difficultés, les enjeux.

« Les ordures, chérie, c'est un business, tu vois. Y a des intérêts privés derrière, y a pas que les collectivités, tu sais. Et si t'enlèves à Pierre pour rhabiller Paul, je peux te dire que Pierre, il se laisse pas faire. Après, tu vois, c'est des articles dans les journaux, des récriminations, des fausses rumeurs qui laissent de sales traces et au final, des électeurs en moins. »

Les jours passaient. Lorette aimait Jean. Alors les petites incertitudes, les petites angoisses, Lorette essayait de les ignorer, de les laisser de côté. Il lui semblait que cet homme, cet homme qu'elle aimait, il lui semblait qu'il avait deux visages. C'était comme une sourde menace qui venait parfois assombrir son sommeil.

Ce soir, comme tous les soirs depuis plusieurs jours, Lorette prépare son intervention à l'émission politique régionale. Tout lui revient. Depuis plusieurs jours, elle n'arrive pas à sortir un seul mot. Un goût amer aux relents d'acide salit tous ses souvenirs.

Depuis deux ans, elle, la petite préparatrice en pharmacie passe-partout, l'inconnue, l'anonyme, au fur et à mesure du temps, est devenue une espèce de porte-drapeau de ce parti politique. Les caciques du parti ont adoré cette fraîcheur, cette naïveté qu'elle arborait sans prétention. Lorette avait cru à toutes leurs paroles, à toutes leurs promesses.

Elle lève les yeux de sa page blanche, désespérément blanche pour les poser sur des petits carnets noirs reliés en cuir souple.

Jean n'est pas là. Le grand appartement luxueux est silencieux. Étrangement silencieux. Leur vie depuis deux ans n'est que soirées, accueils de têtes différentes et nouvelles. Des gens qui passent à l'improviste. Lorette a appris à être toujours prête, « comme un bon petit soldat, ma chérie. » Elle a tout accepté, elle s'est adaptée et elle se l'avoue, tout en tournant les feuilles raidies par l'écriture serrée de Jean, si serrée que parfois elle a du mal à la déchiffrer, oui, elle se l'avoue, elle a bien aimé... toutes ces paillettes... toutes ces soirées... toute cette fièvre, cette passion autour d'un homme, le député-maire. Un homme charmant, au demeurant.

Il y a bien quelques petits détails qui chiffonnaient la jeune femme. Elle a réalisé, mais trop tard, qu'ils faisaient rarement l'amour. Mais quand on aime, on comprend tout. Jean avait des réunions très tard, des colloques, comme celui où il se trouve actuellement. Il y avait toujours du monde à la maison. Les week-ends ? Chez l'ingénieur responsable des services techniques ou chez le député-maire. Un brunch par ici chez le cadre responsable des services financiers, un cocktail chez Monsieur Duchnoque, chef d'entreprise ayant pignon sur rue. Jean lui offrait sans cesse de beaux vêtements, l'emmenait chez le coiffeur, l'esthéticienne. Lorette vivait dans un tourbillon effréné de plaisirs. On la voyait régulièrement en photo dans les journaux locaux. Les gens la reconnaissaient dans la rue et à la pharmacie. Souvent, des inconnus s'adressaient à elle pour lui exposer leurs problèmes. Jean était si friand d'en connaître le contenu, de ces discussions.

Elle secoue la tête dans un signe fort de contestation. Non. Non. Non. Le petit carnet noir lui brûle les doigts et la vue. Tout se brouille.

Quelle dinde elle avait été... comme disait Jean dans ce carnet datant de l'année précédant leur rencontre. Devant Lorette, sur la table du bureau de Jean, s'amoncèlent les petits carnets noirs. Il y a trois jours, Jean est parti à un colloque. Il dit « symposium ». Aujourd'hui, Lorette trouve cela prétentieux. Le premier soir, il l'a appelé.

« Ça va, chérie ?

-Oui mon cœur. Et toi ? Ça se passe bien ? Vous ne vous ennuyez pas trop avec Laurent ?

-Non, c'est nickel. Bon, à part que ça a merdé dans les réservations, on se retrouve dans la même chambre. Heureusement qu'on s'entend bien. »

Ce soir, à l'évocation de cette conversation, elle a la nausée.

« Dis, chérie, j'ai oublié ma clé USB avec des fichiers dont j'ai vraiment besoin... elle est dans le 3e tiroir à gauche... il faudrait que tu me balances tous ces fichiers via le web. Tu peux le faire de ton PC ?

-Bien sûr mon cœur. »

Seulement Lorette, distraite, s'est trompé de tiroir. Elle a tenté d'en ouvrir un mais il était fermé à clé.

« J'arrive pas à l'ouvrir le tiroir.

-Tu as dû te tromper. Le fermé, c'est le quatrième, je t'ai dit le troisième. »

Le ton est agacé, comme un peu stressé soudain.

« Tiens, t'as un tiroir fermé à clé... tu me caches quelque chose ? » dit-elle en riant.

« Bien sûr que non !!! N'importe quoi vraiment... j'ai dû le fermer à clé machinalement. »

Elle a dit au revoir, raccroché le téléphone et envoyé tous les fichiers demandés sur son courriel. Puis elle a regardé ce tiroir fermé. Puis elle a ressenti de drôles d'émotions bizarres. Jean, inquiet ? Jean qui la rabroue, en quelque sorte. Ça ne collait pas. Quelque chose n'allait pas avec le quatrième tiroir, le plus grand des tiroirs et le seul fermé à clé.

Alors comme ça, sans réfléchir, Lorette a attrapé le coupe papier en argent aux armes de la ville, à la longue lame effilée. Elle a trifouillé dans la serrure et trifouillé encore, de plus en plus nerveusement, l'urgence au fond du ventre. En un instant, tous ses doutes, toutes ses angoisses récurrentes se sont cristallisées autour de la voix de Jean, si différente ce soir.

Dans un claquement sec le tiroir s'est ouvert. Dedans, des petits carnets noirs empilés au-dessus de dossiers bien épais.

Elle a commencé par les dossiers. Nominaux, les dossiers. Des renseignements. Des informations. Certaines franchement dégoûtantes. En une soirée, Lorette sait désormais qui couche avec qui. Jean a des dossiers sur tout le monde, même des hommes influents de son parti politique. Elle sait que cette élue, là, appelle son amant, lui aussi marié, occupant un poste à haute responsabilité, à la mairie, elle sait qu'elle l'appelle Napoléon... et lui Joséphine. Elle sait que ce monsieur-là, qu'elle affectionne tant, qui lui paraissait si honnête, ce monsieur a fait construire sa maison de campagne avec des matériaux de la mairie, travaux faits par les employés de la mairie... tous les habitants de la ville devraient avoir le droit d'y passer un week-end par an, dans cette maison... elle sait les fonctionnaires qui ont les voitures de service banalisées du lundi minuit au dimanche minuit, et même pendant les vacances avec le plein fait aux services techniques. Elle sait tout et elle a envie de vomir. Elle sait les élus chez qui les « techniciennes de surface » en contrat précaire vont faire le ménage. Elle ne peuvent que se taire, les pauvres... elle voit bien, elle en a compté trois qui travaillent ainsi depuis longtemps, dont deux qui ont été titularisées... elle sait les abus, les détournements de fond, les largesses offertes aux petits vieux juste avant les élections... elle sait qu'elle vit dans un appartement de fonction... payé par la collectivité, que les plateaux repas viennent du restaurant scolaire, que tout le monde en profite, de tout ça, elle la première... Elle sait les « cadeaux » faits à Jean pour qu'il favorise les généreux donateurs. Elle comprend qu'elle est complice.

Par amour, par naïveté, par inconscience, par facilité... elle est complice.

Ensuite, elle a regardé rapidement les petits carnets. Aux mots, elle comprend très vite qu'il s'agit de carnets de bord. Moitié journal intime, moitié vie professionnelle. Mais sur le premier elle a lu, les yeux écarquillés : « Jean Martin, Mémoires de ma Vie. » Il écrit ses mémoires... Lorette est atterrée.

Elle retrouve le carnet du temps de leur rencontre.

« Ça y est. Cette fois, je crois que c'est bon. J'ai trouvé mon alibi sexuel. Une petite dinde tellement naïve. Je l'ai bluffée. Elle me mangera dans la main. Ça va régler mon souci. Faut que j'en parle à Laurent maintenant. Ça, c'est une autre affaire. Va falloir que je lui fasse comprendre que c'est ça ou la rupture. »

Les mots ont difficilement parcouru leur chemin jusqu'à son cerveau. Il a fallu qu'elle lise et relise encore. Alors elle a pris les carnets précédents. Pour comprendre. Laurent, c'est le secrétaire, un fonctionnaire qui travaille au cabinet du maire. Le secrétaire de Jean. Elle feuillette, combattant cette nausée persistante... Enfin elle trouve.

 

*Nom de ville inventé, j'espère qu'il n'existe pas. Bien sûr, ceci est un récit de pure fiction, toute ressemblance avec des personnes ou des faits ayant existé pour de vrai serait une pure coïncidence. Je prie tous les Jean Martin et les Lorette Labigne du monde de ma pardonner, qu'ils n'y voient rien de personnel.

 

Illustration trouvée ICI.

 

 

Fin de la première partie. à suivre ICI !

Publié dans Nouvelles

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Jakline 12/06/2009 09:02

Terrible et hélas, trop vrai !!!

Ma Cocotte 12/06/2009 09:09


Les temps sont durs...


Quichottine 10/06/2009 15:22

Bien sûr que tout ceci est inventé... mais tellement vrai que je vais en vouloir à ce salaud qui est incapable d'assumer sa différence... et que je ne vais pas encore plaindre celle qui est là... j'attends de voir comment elle va réagir.Comme toujours, c'est superbement écrit !

Ma Cocotte 10/06/2009 20:16


Merci Quichottine. La suite après-demain, le 12 !