Nouvelle : au bout du fil

Publié le par Ma Cocotte

Le temps est au diapason de mon humeur : chagrin. Ce matin, je me traîne. Rien ne va. Mes mouvements sont incertains, ma vue brouillée d'émotion et mon esprit enfermé. J'arrive tout de même à rejoindre le petit bar où je bois mon café chaque matin, accompagnée d'une bande hétéroclite de connaissances. Nous formons une grande tablée d'habitués. Ce rendez-vous quotidien avant de rejoindre mon travail m'apporte du bien être, de la légéreté et me permet de bien commencer ma journée. Mais pas ce matin. Le moment redouté arrive en même temps que mon petit serré. Jean commente les brèves du journal local à voix haute.

« Une mère de famille perd le contrôle de son véhicule et décède. Elle avait deux grammes d'alcool dans le sang. Bin mince alors... quelqu'un sait qui c'est ? »

Je fixe le bitume trempé de crachin, les nuages sombres qui filent au-dessus des toits. Lorette... Lorette... pourquoi...

« C'est Madame Martin il paraît. Une prof. J'aurais jamais cru que c'était une alcoolo... Ah bin tu la connais toi, non ? »

Il s'adresse à moi. Je le regarde, froide, comme insensibilisée.

« Oui, je la connaissais. Bon, c'est pas le tout, mais j'ai une réunion à préparer. Bonne journée à tous. »

J'écourte. Je fuis. Je culpabilise. C'est mon amie et je n'ai rien pu faire. Toute la journée je tourne et retourne ce que je sais de sa vie ces deux dernières années. Je n'ai rien pu faire. Qu'aurais-je pu faire ? Tout a commencé quand elle a rencontré cet homme. Un homme, à huit cent kilomètres de chez nous. Mais pourquoi si loin ? Parce qu'elle avait peur, peur de s'engager, peur de se tromper, peur de ne pas savoir gérer une éventuelle rupture. Peur. C'était tout Lorette, ça, et pourtant nul n'aurait pu le concevoir tant son image sociale était à l'opposé de son for intérieur. À l'extérieur, sûre d'elle, image d'une certaine réussite, à l'intérieur un éternel puzzle impossible à finir pour cause de pièce manquante. Alors les pièces du puzzle s'emmêlaient et les mille et une facettes de Lorette s'entrechoquaient... puis elle perdait l'équilibre.

Au début, ils étaient heureux. Ils se voyaient en moyenne une semaine par mois, malgré la distance. Tout semblait lui convenir. Je ne pouvais pas lui dire, mais cet homme, vraiment, vraiment, je me suis toujours demandée ce qu'elle pouvait bien faire avec. Elle me racontait tout, Lorette. Son premier froncement de sourcil amoureux fut quand il finit par lui dire son métier. Avant, elle trouvait cela mystérieux et amusant d'essayer de deviner. Puis il lui dit : policier. Elle avait le sentiment qu'il avait honte de sa profession. C'était pourtant pratique, il avait beaucoup de jours de récupération en contrepartie du travail de nuit. Seulement Lorette n'aime pas les cachotteries ni les mensonges. Premier hiatus dans l'harmonie. Le deuxième, ce fut le téléphone portable. Il changea d'opérateur pour avoir le même que Lorette, ainsi, il pouvaient s'appeler en illimité. Je trouvais le geste gentil seulement elle m'avoua que cela prenait des proportions inquiétantes. Dès que Lorette sortait de chez elle, il l'appelait. Souvent ça durait des heures. Il ne parlait pas. Il disait qu'il avait juste besoin de l'entendre respirer. Quand j'ai demandé à Lorette pourquoi elle n'avait pas dit non, elle m'a répondu qu'elle n'avait pas osé. Lorette, à l'intérieur, c'est une petite fille qui a toujours peur de se faire gronder, voire pire. En même temps, il y avait msn. C'était romantique, je trouvais, leurs conversations tous les jours avec la webcam. Mais un jour, Lorette m'avoua que, dès qu'elle rentrait chez elle, si lui était aussi chez lui, il exigeait la webcam non stop, des heures durant. Tout ça l'étouffait. Elle n'osait rien dire mais elle avait le sentiment d'être sous surveillance constante. Elle me disait qu'elle était sûre qu'il ne se mettait pas devant la caméra, mais juste à côté, pour voir sans être vu. Elle se sentait épiée, enfermée dans une cellule de prison virtuelle. Tant qu'ils passaient des semaines à rire et à s'aimer, les bienfaits des rencontres compensaient les inconvénients. Je l'avais mise en garde. « Ce n'est pas normal, Lorette, un tel comportement. - C'est juste que je lui manque. » C'est tout Lorette, ça, capable de tout pardonner pour peu qu'on l'aime. Une enfant.

Puis leurs retrouvailles se ternirent. Au bout de six mois, ils ne faisaient quasiment plus l'amour. Ça, ça l'inquiétait, Lorette. L'ennui, le terrible ennui s'installa. Lorette ne comprenait plus grand chose. Il ne voulait plus jamais dormir dans un lit mais dans le canapé déplié devant la télévision. Lorette détestait. Il exigeait que la télé reste allumée le soir, même quand ils dormaient. Lorette détestait. Une dispute violente éclata. Lorette détesta.

Un jour, elle m'appela pour me dire qu'elle avait rompu. Elle avait peur. Je m'étonnais. Alors elle m'avoua que l'ex de cet homme avait déclaré sur la main-courante de sa gendarmerie qu'il la harcelait. De la façon dont il lui en avait parlé, durant leur liaison, c'était la femme qui était folle. Mais maintenant, après le coup de fil houleux de la rupture, elle avait peur. Il téléphonait sans cesse. Sans cesse. Le jour et la nuit. Lorette disait qu'il finirait par se lasser. Elle était triste souvent, fatiguée, ses nuits coupées de sonneries stridentes. Je lui conseillai de porter plainte aussi ou bien de débrancher le téléphone. « Oh... c'est juste qu'il est malheureux. Il va se lasser. Déjà, si je décroche, y a personne au bout du fil, il raccroche. Puis ça me fait peur parce que je sais qu'il a un appareil, tu sais, comme les réparateurs de téléphone, un appareil pour vérifier les lignes, avec lequel tu peux téléphoner de n'importe où... alors à quoi bon ? On verrait un numéro normal sur le relevé, pas le sien.

-Tu es sûre de ça ???

-C'est lui qui me l'a dit. »

Je trouvais qu'elle avait bien fait de le quitter. Il faut avouer aussi qu'il avait tendance à tout décider sans la prévenir. Il lui disait qu'ils passeraient une semaine chez lui tous les deux et en fait, ses enfants étaient là. Il adorait se promener dans les centres commerciaux, même le samedi, elle détestait ça. Il adorait conduire pour conduire, sans but, des heures durant, elle n'aimait pas ça non plus. Un jour, il lui annonça qu'il avait demandé sa mutation et qu'il s'installerait chez elle sans doute quelques mois plus tard. Lorette m'appella, affolée. Elle se sentait prise au piège. « Alors quitte-le. »

Alors elle le quitta. Ensuite, sa vie devint un enfer. Les coups de fil incessants, les angoisses, les cauchemars. Elle avait l'impression de le voir partout. Elle me disait qu'il était capable de tout, qu'il pouvait être méchant. Le fait qu'il soit policier la terrorisait aussi. J'essayais de la calmer, de la raisonner. En vain. Elle m'appelait et me disait qu'elle avait entendu des pas dans l'escalier, comme un souffle derrière sa porte d'appartement. Je suis allée la rejoindre. J'ai dormi plusieurs fois chez elle.

« Ce ne sont que les lattes du plancher qui travaillent parce que les tuyaux de chauffage sont juste en dessous, Lorette. Ce n'est que le vent parce que ta porte est mal isolée, Lorette. »

Chacune de mes nuits blanches passées chez elle à la réconforter se passa dans le silence. Pas de coup de fil. Rien. À chacune de mes visites, on prenait l'apéro. Je voyais bien qu'elle buvait de plus en plus. Un jour je lui en fis la remarque. « Ca m'aide à dormir, tu sais. Au moins, j'entends pas le téléphone sonner. - Parce que ça continue ? -Oui... il me harcèle. -Mais ça fait un an, Lorette... passe à autre chose. -Je peux pas. J'ai peur. J'ai peur qu'il veuille se venger... »

Impossible à raisonner. La jour de sa mort, elle m'a appelée. Voix aigüe, mots fracassés d'angoisse, charabia de l'affolement.

« J'ai vu sa voiture, et cette nuit il a appelé trois fois, j'entendais sa respiration, je suis sûre que j'ai entendu sa respiration. J'ai vu sa voiture. Si ça se trouve il me suit, il me surveille. Faut que je me cache, faut que je me cache... je peux venir chez toi ? -Oui, bien sûr. »

Je ne pouvais pas dire non. Elle a pris sa voiture. Elle n'est jamais arrivée.

J'ai tout raconté aux gendarmes.

Ils ont vérifié ses appels téléphoniques.

Aucun appel en dehors de contacts locaux ou de démarchage par téléphone.

Aucun appel.

Lorette avait sombré dans l'angoisse... de l'angoisse à la paranoïa, il n'y a qu'un pas. Sa liaison avait dû ranimer ses propres démons intérieurs. La peur, le manque de sommeil, les cauchemars, les petits cachetons pour dormir et l'alcool pour s'abrutir. Les peurs de Lorette étaient bien réelles, elles. Lorette croyait vraiment à ces appels. La peur matérialisait ses cauchemars. Je n'ai rien pu faire. Je n'ai rien fait. Je n'aurais rien pu faire. C'est l'angoisse et la peur qui ont tué Lorette. L'angoisse. La peur...

 

Texte écrit pour le site des Impromptus littéraires selon la consigne suivante :

Un dicton célèbre nous dit "en avril ne te découvre pas d'un fil" !

Alors, si vous le voulez bien, suivons ensemble ce fil afin de savoir où il nous mène, et racontez-nous ce qu'il y a Au bout du fil.

Notre seule exigence est que ce groupe de mots "au bout du fil" soit inséré dans votre texte.

 

Une autre source d'inspiration fut l'article sur le Horla de Maupassant paru sur le site Voldemag.


tableau : le cri de Münch 

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Plume Vive 10/04/2009 14:19

wouaouh, sacrée histoire...

Quichottine :0010: 10/04/2009 11:33

C'est une "nouvelle", mais, ce qu'il y a de terrible, c'est que ça arrive aussi, pour de vrai.Bonne journée ensoleillée... pour changer de tes tracas.