Nouvelle : Je sais tout...

Publié le par Ma Cocotte

 

 

Les mots dansaient devant mes yeux. « Je sais tout ». Les lettres s'impriment dans mes rétines, mon cerveau les reçoit et semble les renvoyer à l'infini, où que je regarde dans la chambre à peine éclairée par la lumière de mon téléphone portable. Je ferme le téléphone d'un geste sec, le remet à sa place délicatement, pourtant. Trois heures du matin. Je ne pense jamais à l'éteindre. D'ailleurs, probable que je ne pense jamais à rien en agissant. Numéro caché... Tu parles. Je sais qui tu es. Je te connais. Mon amie. Secouant la tête, je me lève. Un petit pipi, un détour par la cuisine pour récupérer mes clopes et un cendar. Où est le briquet ? Je ne sais plus. Tant pis, je chope la boîte d'allumette. Retour dans la chambre. J'ouvre les volets et la fenêtre en grand. Besoin d'air. Besoin de beaucoup d'air pour alléger ce poids qui m'oppresse. Le vent et la pluie de novembre me fouettent le visage, glacent mon sang dans mes veines plus sûrement que ces trois mots. Allongée dans le noir, je craque une allumette. La flamme m'éblouit. J'allume ma cigarette à l'aveuglette et souffle l'allumette. Seule la braise incandescente éclaire la nuit.

 

Suis-je sans cœur ou juste inconséquente ? Juste amorale ou totalement perverse ? Naïve ou manipulatrice ? Menteuse ou inconsciente ? Comment ai-je pu faire ça à Fanny... ? Mon amie, ma sœur...

 

« Je sais tout »

 

Tout a commencé le jour où elle m'a annoncé s'être inscrite sur un site de rencontre. Je suis restée sciée ! Fanny ? Sur un site de rencontre ? Abasourdie, je l'écoutais me raconter. La rencontre avec un homme, comment presque instantanément elle lui a donné son numéro de tél...

« Mais tu es folle, Fanny ! Y a des barges sur ces sites !!!

- Ah oui ? Et qu'est-ce que t'en sais toi ? Tu t'es inscrite ?

- Moi ? Bin nan Fanny...

- Alors ??? »

 

Alors rien. Alors je l'écoute me parler de cet homme qui la déstabilise. J'aime bien la façon qu'il a de réagir, ce mec. En même temps, je me dis bizarre, moi c'est pas Love story, ma référence, plutôt Bad boys... Puis elle me montre ses mails. Pardonnons les fautes d'orthographe et lisons. Mmm... de l'humour, de la provocation. Là, il me plaît encore plus et me voilà dérangée. Oui. Comment peut-il plaire à Fanny ? Comment lui dire que ça sent le tombeur de ces dames à 15 mètres ? Ma douce Fanny... Pff... Puis elle me montre sa photo, la photo de Phil. Il s'appelle Phil. Le choc. Total. Instantané. Des yeux plus bleus qu'un ciel d'été. Un faux semblant de Charlélie Couture. Coup de foudre. J'avale difficilement ma salive. Il a tout du sale gosse, du mauvais garçon. Comment ne le voit-elle pas ? En plus il chasse dans la région d'à côté, minimum deux heures de route, histoire de pouvoir dire après : « Désolé, chérie, c'est trop loin, tu vois... » Ils se sont vus une fois, ont passé la nuit ensemble et ils doivent se voir ce week-end et Fanny est en transe. Je ne dis rien. Je me tais. Fanny me met au défi de m'inscrire sur ce site. Moi, faut jamais me mettre au défi. Quoi que ce soit, je réfléchis pas, je fonce. Par bravade, je le fais illico sous ses yeux. Elle rit. Alors je ris aussi. Une fois rentrée chez moi, j'ajoute une photo.

 

« Je sais tout »

 

En tirant sur la clope, la lueur de la braise s'intensifie. Rouge brûlant.

Le samedi, je vois dans ma boîte email que j'ai reçu un message via le site de rencontre. Je vais voir.

« sympa l'anonce... ca done envie de te conaitre. ca te dirai de tchater 5 min sur msn ? si oui voilà mon adresse pcr007@***.fr » J'oublie les fautes et je me dis pourquoi pas ? Qu'est-ce que je risque ? Rien. Ni une ni deux, j'ai rien de prévu ce soir. C'est parti. Je l'ajoute à mes contacts. Il est connecté et accepte de suite mon adresse. On papote. J'ai ri sans discontinuer. Sérieux, il était vraiment trop drôle. Tout ce que j'aime. Un tombeur, un sale gosse, un mauvais garçon. Provocateur, séducteur. Vraiment j'ai de la chance. Le hasard m'en met deux à suivre sous les yeux. Celui-là me fera oublier Phil. On cause sans même regarder l'heure. Tard dans la nuit, il me dit qu'un truc le surprend.

 

« Quoi ?

- Tu m'as pas demandé ma photo.

- Bin nan, d'abord je vois si ta personnalité me va et après on voit la photo.

- Et si ma photo te plait pas ?

- Bin je te jarte et on en parle plus. »

 

Il rit. Et là, je réalise que je ne sais même pas son prénom.

 

« Au fait c'est quoi ton prénom ? »

 

Simultanément, il me balance sa photo. La petite image apparaît et ce fut le second choc. Son prénom apparaît sur la fenêtre, juste en-dessous de sa photo. Phil. Le choc. Le mec de Fanny. Je suis sûre que mon cœur s'est arrêté de battre quelques secondes tant je suis sidérée.

 

« On a un problème, là.

- Quel problème ?

- Tu t'appelles Phil, t'es fleuriste à Villemer, divorcé, un enfant et ton anniversaire c'est au mois de mai. »

 

Silence radio.

 

« Comment tu sais ça ??????? »

 

La phrase apparaît finalement dans la fenêtre de conversation.

 

« Je suis la meilleure amie de Fanny. »

 

Les mots s'inscrivaient dans mon esprit. Ça me paraissait trop, impossible, énorme, énormissime. Sur des milliers de profils féminins, il a fallu qu'il me choisisse, moi. Et moi, je suis tombée amoureuse deux fois de suite du même homme, logique.

Un mauvais garçon. Faut voir comment il a retourné la situation. Comment il a expliqué pourquoi il était pas avec Fanny, là. Un empêchement. Elle, du coup, elle est allée à un festival rock. Comment il a craqué grave pour moi. Et que Fanny, c'est rien, pas une révélation. Donne-moi ton tél, je peux pas t'expliquer comme ça, me dit-il.

Je cède parce que je peux pas résister. Il me plait. Puis il va faire souffrir Fanny. Excuse bidon, oui. Je suis un monstre d'égoïsme, une enfant gâtée qui a trouvé son jouet idéal dans la vitrine et qui le veut, là, tout de suite. On s'appelle. Sa voix... c'est pas possible... cette voix. Je suis fichue. Irrémédiable. Je sais que rien n'y fera, ni Fanny, ni rien, ce mec, je l'aurai parce que je le veux.

On se parle, de tout, de rien. On se cherche et on se trouve. La conversation est interrompue par un texto qu'il reçoit. Fanny.

 

« Tu vas faire quoi avec Fanny ?

- Je veux te voir, toi.

- Oui mais Fanny ?

- Oublie Fanny. Y a rien entre Fanny et moi, juste une nuit.

- Écoute, c'est ma meilleure amie, si tu lui dis rien moi je dois le faire. Pour elle, vous êtes ensemble !!! 

- N'importe quoi. On a juste passé une nuit ensemble. Bon, ok, je l'appellerai demain, promis. Tu fais quoi demain ? On se voit ?

- Oui, d'accord mais seulement si tu l'as prévenue.

- Promis. Chez toi ou chez moi ?

- Y a un pub ouvert le dimanche, ça te dit ?

- Oui, parfait, à demain. »

 

Je n'y crois pas un instant. Il n'appellera pas Fanny. Comment je le sais ? Parce que lui et moi, on est de la même race : des chasseurs. J'appellerai pas Fanny. Menteuse, garce, inconséquente et égoïste. Le destin a mis sur ma route ce mec-là. Rencontre improbable. Personnification de l'interdit, du pas comme il faut : tout ce que j'aime. Alors, non, demain je n'appellerai pas Fanny. Et lui non plus, je le sais.

 

« Je sais tout ».

 

Chaque bouffée de tabac éclaire légèrement ma main, le cendrier... j'aime fumer dans le noir et le silence.

 

Le dimanche fut mémorable. On s'est retrouvé au pub. Comme de fait, on s'est branchés de suite et sans fausse pudeur, sans chichis, juste parce qu'on en avait envie, de façon compulsive et pulsionnelle, on est allé chez moi s'envoyer en l'air.

 

« T'as appelé Fanny ?

- Oui, t'inquiète pas, c'est réglé. »

 

Je l'embrasse en souriant. Je n'y crois pas un instant. Pas un instant et je savoure avec cynisme toute la cruauté de la situation. Finalement il est resté toute la nuit vu que le lendemain, tous les deux, on ne travaillait pas. Réveil tranquille et sensuel. Café. Il tourne en rond. Je lis en lui comme dans un livre. Dans ses yeux résonne la petite phrase : « Mais qu'est-ce que je fous là ? » Moi aussi, je me pose la question : « Mais qu'est-ce que tu fous encore là ? » J'invente un rendez-vous vers 13 heures, je dois me préparer, désolée... Il saute sur l'occasion et m'embrasse avec tendresse avant de partir. Voilà.

Plus jamais je n'ai eu de ses nouvelles.

 

Ma chambre est froide. Même ma couette ne me réchauffe pas. Ma cigarette est finie. Je regarde le bout incandescent approcher le mégot. Je l'écrase dans le cendrier, méthodiquement. Il est des plaisirs éphémères dont les conséquences peuvent être lourdes.

 

« Je sais tout »

 

Alors il a fini par le lui dire... j'attrape le téléphone et j'appelle Fanny.

 

« Oui.

- Comment tu as su ?

- Il a essayé de reprendre contact avec moi et je l'ai envoyé balader. Alors il m'a dit pour vous deux. Pour se venger je pense.

- Et c'est grave ?

- Oui. Tu aurais dû me le dire.

- Ok. Alors au revoir.

- Attends, tu vas pas t'en sortir comme ça. C'est dégueulasse ce que tu as fait.

- Non. C'est la vie, chérie, une fois tu gagnes, une fois tu perds... »

 

J'ai raccroché. Les larmes au bord des yeux, j'ai raccroché. Serrant les dents, j'ai affronté la réalité : j'ai joué, j'ai perdu une amie. Pathétique.




Texte écrit pour : Les Impromptus littéraires avec la consigne suivante :

Après vous être laissé bercer par la douce musique de Bach, vous êtes réveillé(e) en pleine nuit par la sonnerie de votre téléphone portable que vous avez malencontreusement oublié d'éteindre avant d’aller vous coucher. La curiosité mêlée d’inquiétude vous pousse à vous lever pour consulter le message qui s’affiche : « Je sais tout » pour un numéro masqué…

A vous de choisir la tonalité de votre histoire, légère, angoissante ou humoristique… Mais elle devra commencer par l’incipit «Les mots dansaient devant mes yeux» et ne pas dépasser votre forfait de deux pages maximum.

Surtout ne raccrochez pas. Nous resterons en ligne jusqu'au dimanche 23 novembre minuit.


Publié dans Nouvelles

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bob 03/11/2010 11:25



Désastreux...(sans animosité)  essayez le sport...



Ma Cocotte 03/11/2010 17:33



Bonjour. Ce serait bien de développer. Qu'est-ce qui est "désastreux" ? Le style ? l'écriture ? Le thème ? C'est dommage de lancer un jugement négatif comme
ça, sans expliquer. La seule façon de s'améliorer, c'est de comprendre la critique. Seulement, voilà, "désastreux", ce n'est pas très constructif . Développez, je vous prie.


Quant au sport, mes muscles ne sont pas équipés des neurones ad hoc.


Bonne lecture et au plaisir, dans l'attente de votre développement.



Redsmile 08/09/2010 15:01



Oui, en effet j'avais remarqué que c'était une fiction, mais je dis article en parlant de la page ^^


En tout cas, j'attend désormais de nouvelles fictions ;) 


Bonne continuation, à la prochaine!



Ma Cocotte 08/09/2010 16:17



oups... boulette... :) c'est possible qu'il y en ait de nouvelle. Je reprends contact avec l'écriture via les thèmes imposés des Impromptus littéraires.


Merci et bonne lecture



RedSmile 01/05/2010 16:02



Je viens de découvrir votre blog, magnifique, une écriture terriblement accrocheuse et légère, j'ai commencé à lire l'article et je me suis dis "houla, un peu long, je sens que je ne
vais pas lire jusqu'à la fin" et finalement, je lisais, je lisais, et je me suis retrouvée embarquée, c'est peut être un simple article, mais qui m'a plu!


Bonne continuation, et bonne inspiration!



Ma Cocotte 07/09/2010 15:11



Merci :) C'est en fait un texte de fiction, une petite nouvelle imaginaire



Aurélie 26/11/2008 20:24

Tous les petits détails, la cigarette cherchée au reveil, à l'instinct, le doux amer des sentiments... c'est si vrai.
J'aime beaucoup

Ma Cocotte 27/11/2008 10:02


Merci Aurélie


Guitton 26/11/2008 16:44

Bonjour ma cocotte,quelle belle mais dure histoire...on s'y croirait?Bravo,tout y est...le suspens...les sentiments...ce qui fait que les relations humaines sont parfois difficiles à comprendre...bises tendres d'une amie

Ma Cocotte 27/11/2008 10:01



Coucou toi !!!! Ca me fait plaisir de te lire ici. Oui... Les secrets, les non-dits... La difficulté de comprendre l'autre. Tout un programme. A bientôt pour
de vrai :D