Le Jugement de Salomon : suite et fin

Publié le par Ma Cocotte


Le Jugement de Salomon par Nicolas Poussin (1594-1665).

101 x 150 cm ; Paris, Musée du Louvre.

 

Deux prostituées viennent porter requête auprès du roi Salomon : les deux ont donné la vie à un enfant. L’un des enfants est mort-né. Toutes les deux se disent la mère de l’enfant survivant. Elles se présentent au roi et réclament justice.

Le Roi, dans sa grande sagesse, déclare qu’il va faire couper l’enfant en deux. Il en donnera une moitié à l’une, la seconde à l’autre. A ces mots, l’une des femmes s’écrie : « Laissez-le vivre. Je renonce à lui mais laissez-le vivre ». L’autre accepte le jugement.

 

Sur ce tableau, laquelle supplie, laquelle accepte ?

 

Ce tableau est une perfection. Une perfection d’équilibre, de perspective. Une perfection parce que le tableau est si bien orchestrée qu’il n’y a qu’à suivre la gestuelle des personnages pour comprendre l’histoire.

 

Le titre installe le tableau dans son environnement historique. Les deux femmes sont là et portent requête au roi Salomon, réclamant toutes deux la même chose : des deux enfants nés en même temps, elles revendiquent toutes deux être la mère du survivant.

 

Il était une fois le Roi Salomon… Il est au cœur de l’histoire et au centre du tableau. C’est lui, tout de pourpre revêtu. Dix siècles avant Jésus-Christ, le rouge foncé de la pourpre est symbole de pouvoir, de puissance et de richesse. La pourpre était extraite du murex, un coquillage (un mollusque, je crois). Sa coquille est une arme : hérissée de piquants acérés, il s’en sert pour éventrer, exploser les coquilles de ses congénères : pouvoir et puissance. C’est une espèce méditerranéenne et un commerce florissant de l’Antiquité.

Salomon, Roi d’Israël, est réputé pour sa sagesse. Sa posture le traduit, droit et digne, mesuré à l’opposé des deux femmes, qui elles représentent les passions humaines. Le décor est un écho de la dignité, de la mesure, du sens de justice du roi : tout y est également équilibré, d’un côté comme de l’autre. La salle est magnifique mais pas extravagante, pas outrancière, non, juste majestueuse, à l’image de Salomon.

La main gauche de Salomon a l’index relevé, signe universel qu’il requiert le silence pour rendre son Jugement.

Je suis des yeux son regard vers le soldat et je l’entends : « Coupez l’enfant vivant en deux. Donnez une moitié à chacune des deux femmes. »

Même à cette époque peu romantique, âpre et violente, il est à penser qu’un silence de mort recouvre pendant quelques secondes la salle.

La main droite de Salomon, index pointé vers le soldat, lui intime l’ordre de mettre sa sentence à exécution.

 

Le Soldat tient déjà l’enfant survivant de la main gauche. Il le tient par une cheville. Le petit est tête en bas. L’homme s’apprête à exécuter l’ordre, il tient son épée dans la main droite. Si l’on suit la direction de l’épée, le regard est porté vers la femme vêtue de jaune.

 

La femme vêtue de jaune est agenouillée et supplie Salomon. Le jaune est la couleur de la prostitution. Au Moyen âge, on se mariait en couleurs mais aucune femme n’aurait choisi le jaune, la couleur de la dépravation. (Je suppose que l’expression « jaune cocu » vient de là, pour tout dire, mais je n’en suis pas sûre.) Quand je la regarde, je l’entends hurler au roi : « Ne tuez pas mon enfant… J’y renonce pour que vous lui laissiez la vie. Donnez-le lui, à elle, mais je vous en supplie, laissez mon petit vivre. » De sa main droite, elle désigne la femme en vert. De sa main gauche, on dirait presque qu’elle essaie d’empêcher le soldat de tuer l’enfant survivant.

 

La femme vêtue de vert, la seconde prostituée, est particulièrement laide. Sa peau est verdâtre. Elle porte sans respect ni affection aucune l’enfant mort. Son visage semble crispé. Son index pointé vers le soldat dans un geste sans équivoque semble hurler : « Vas-y : tue-le et donne-moi ma moitié !!! »

 

La vraie mère de l’enfant est celle qui préfère se sacrifier et renoncer à lui afin qu’il vive. C’est la femme vêtue de jaune. La clarté de la femme de gauche amène à la douceur tandis que celle de droite est sombre… inquiétante.

 

Les expressions très marquées des visages deux femmes, la supplication et le sacrifice pour la femme en jaune, la quasi haine, la laideur, la revanche, la vengeance pour l’autre… les passions de l’âme. On y trouve ainsi tout naturellement les échos des préoccupations du 17e siècle, les mêmes que celles abordées par les philosophes, les écrivains d’alors, Descartes, Cyrano de Bergerac… Ah… J’aime Descartes et pour lui, il n’y aurait nulle passion sans admiration. Je ne sais pas pour vous, mais quelque part, il me semble qu’il est bien plus facile d’aimer passionnément ce que l’on admire, non ?

 

Allégorie, image exemplaire d’une justice équitable. Il aurait pu choisir de donner arbitrairement l’enfant à l’une des deux supposées mères. En choisissant l’une, il lèse l’autre. Dans la mesure où il n’a aucune solution pour satisfaire les deux, il tue l’enfant. Les deux auront eu gain de cause mais pourtant… A cette occasion, l’une des deux se sacrifie pour sauver l’enfant.

 

Oui, ce tableau est un chef-d’œuvre par ce qu’on peut le lire… tout est là, peint sur la toile. Nul mot mais toute une histoire.

 

Nicolas Poussin (1594-1665)

Né à Villers, près des Andelys (Haute-Normandie) en 1594, décédé à Rome en 1665 ; peintre français.

Il passa la majeure partie de sa vie à Rome. Ses premières œuvres italiennes (l’Inspiration du poète, Louvre, des Bacchanales, etc.) reflètent l’influence de Titien. Il évolua vers un classicisme érudit de plus en plus dépouillé (deux séries de Sacrements ; Eliézer et Rébecca, 1648, Louvre ; Sainte Famille « à la baignoire », 1650, université Harvard). Ses derniers paysages (les quatre Saisons, Louvre) témoignent d’un lyrisme large et puissant. Son influence fut considérable sur la peinture classique des XVIIe et XVIIIe siècle.

Réf. : Petit Larousse illustré.

 

Bien sûr que Poussin s’inspire d’artistes comme le Titien ou Raphaël. A cette époque, on apprend en regardant les œuvres des autres puis en expérimentant. Dans les ateliers, les jeunes artistes travaillent pour leur Maître et apprennent à dessiner à la manière de leur maître. Alors on peut retrouver l’influence des artistes qui ont marqué Poussin, mais c’est bien son talent qui fait que ce tableau, d’un seul regard, sans que l’on y réfléchisse, donne à lire et à penser toute une histoire.

 

(Ill. du tableau : http://mapage.noos.fr/moulinhg03/ancien.regime/art.images/salomon/salomon.html

)
(lll. de Nicolas Poussin in Wikipedia)


Tableau précédent : Le Déjeuner de François Boucher.

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