Faire sourire le général.

Publié le par Ma Cocotte

Monsieur resserre d’un geste précis son nœud de cravate. Il tire sur les pans de sa veste et jette un dernier coup d’œil au reflet que lui offre la psyché de sa chambre. Psyché… Nom si pertinent pour un miroir. Il se demande qui a bien pu avoir cette idée. Psyché, tout ce qui établit l’unité personnelle ; psyché, miroir sur pied, reflet de l’être et de l’âme. Monsieur, grand amateur de mystification, apprécie la subtilité. L’être et le paraître réunis par un mot tiroir, un mot double, double comme il se doit quand l’on aborde ce thème.

Monsieur peut être fier. Sec comme un coup de trique, les autres le voient mince. Ses yeux bleu glacier leur semblent à tous irrésistibles ; le visage taillé à coups de serpe, viril ; les cheveux blonds à ras, ordonnés ; les pattes qui descendent le long des joues, rassurantes ; les lèvres minces, précises.

Monsieur s’observe et ne s’aime pas dès qu’il se regarde lui-même, laissant de côté la bonne opinion que lui renvoient ses congénères humains. Organisé, actif, populaire, il s’en tient là. Au village, sans prétention, Monsieur a bonne réputation auprès de la population, jeunes ou vieux bourgeois. Il ne peut pas marcher 20 mètres sans serrer une main, lancer un « bonjour, ça va ? » ou ébouriffer les cheveux d’un enfant. Elu municipal, Monsieur est sollicité pour un oui, pour un non. Au travail, il n’est pas dogmatique en ce sens qu’il ne suit pas toujours les recommandations habituelles mais ses méthodes sont efficaces et le résultat n’est-il pas plus important que les moyens mis en œuvre pour les obtenir ?

Monsieur est actif, affairé. Il s’est construit un univers de reconnaissance, multipliant les sphères d’activité pour ne jamais s’arrêter. Monsieur a des rendez-vous, des sorties, des semaines très chargées. Il s’occupe de ses enfants avec Madame, aussi. Populaire, il a beaucoup d’amis. Il cultive le contraste et la mystification comme d’autres choisissent avec soin leur garde-robe.

Fonctionnaire consciencieux, musicien et chanteur, activiste d’une société confraternelle plus si secrète que ça ayant pour vœu d’améliorer notre société, clown de service pour beaucoup, tant son humour, cynique, décalé, irrespectueux, noir, peut amuser le monde… Monsieur observe son reflet dans le miroir. Monsieur ne sourit pas. Car Monsieur sourit rarement et ne rit quasiment jamais. Monsieur a pour l’humour l’exigence que certains ont pour leur plume.

Monsieur ne laisse plus ses pensées vagabonder. Ce soir, il est convié au dîner d’accueil en l’honneur du nouveau sous-préfet. Monsieur vient d’être promu, il y a peu, au grade de Général de l’armée de réserve et c’est ce costume-là, cet homme-là que Monsieur sera ce soir. Cela le satisfait. Il s’est toujours investi dans ce domaine-là, aussi. Il est toujours volontaire pour effectuer ses périodes d’entraînement à la caserne, pendant l’été.

On peut dire que Monsieur, à 50 ans, a réussi. Epouse blonde, grande et féminine, investie dans son travail, enfants propres et bien élevés, bons élèves, activités sociales diverses et variées, toujours couronnées de succès, joueur de football catégorie senior. Même dans ce domaine, parfois, il arrive à surpasser les petits jeunes. Tout est en ordre. Monsieur a tout bien cadenassé, organisé, trié. Il croise son propre regard dans le miroir : mystificateur.

Seuls ses très proches intimes connaissent la vérité.

Monsieur a peur.

Seule une… le cerveau au bord du souvenir, il l’oriente vers le droit chemin. Le droit chemin est ici. Ici, il a une famille, des amis, des engagements, des responsabilités qui le mènent loin devant. Ici est sa vie. Ici est la sécurité. Alors la voix se fait entendre, rauque, profonde, gouailleuse et moqueuse. Un pli amer enlaidit la bouche de Monsieur. Il n’a pas su l’arrêter à temps.

« Nan mais oh, coco, n’importe quoi. Ce n’est pas une vie, ça. C’est un organigramme obsessionnel à long terme qui te cache la vraie vie. La vie, c’est le chaos, c’est le feu, le bruit, l’imprévu et c’est ici et maintenant. Tu ne vis pas, Mon Capitaine, tu survis en oubliant de vivre de peur de tomber… »

Comment ose-t-elle lu parler comme ça ? Non, comment osait-elle… Dix ans après, il parle d’elle au présent, comme si c’était hier.

Hier, ce pré au bord de la rivière. De sa vie d’homme, Monsieur n’a jamais fait la sieste au soleil. Sauf une fois. Ils s’étaient retrouvés à mi-chemin de route l’un de l’autre. Une petite ville inconnue. Une rivière. Une promenade au bord de la rivière. Un pré, Un saule pleureur. Alors ils font demi-tour et retournent chercher le plaid dans sa voiture.

Ils se tiennent par la main. Monsieur tient la main de cette femme dans la sienne, le long d’une promenade au bord d’une rivière. A cette femme, il a tout dit. Ses angoisses, ses peurs. Cette urgence soudaine à 30 ans de trouver une compagne pour ne pas finir tout seul, de se marier, de faire des enfants… Son amour immodéré pour sa région, sa terre. Ses peurs, oui, sa peur panique de la solitude. Il lui a tout dit. Le vide de son monde affectif empli, bourré à craquer, gavé d’activités, de responsabilités. Ce besoin irrépressible de reconnaissance à défaut d’amour. Pourquoi elle ? Jamais il ne le saura. La crise de la quarantaine ? Peut-être. Séduire pour mieux survivre ? Sans doute un peu. Faire reculer le temps en s’adonnant à une histoire impossible. Dès le départ, cette femme l’avait sidéré. Monsieur utilise son humour corrosif, le plus souvent à caractère sexuel, pour maintenir les distances dans certains milieux. Monsieur n’apprécie la familiarité que s’il en décide ainsi.

Il a usé de ce biais avec elle pour la tenir à distance. Sauf que… sauf que ce petit bout de femme aux yeux noirs comme le charbon lui a répondu du tac au tac, sauf qu’elle l’a suivi dans les degrés de l’humour très, très loin. Sauf qu’il n’a jamais rencontré une femme comme elle. Elle est sa psyché. Elle le fait sourire et plusieurs fois elle a su trouver le chemin du rire de Monsieur. Il n’est pas facile de faire sourire le Général, encore moins de le faire rire.

Dix ans déjà. Dix ans qu’il a renoncé à elle. Dix ans qu’un soir, après avoir partagé son intimité tout le jour, il a lacé ses Rangers pour sortir de sa vie, plantant là brutalement, sans prévenir, l’amour, la passion, les émotions ; laissant derrière lui l’aventure, l’intangible, l’irrésistible attrait de l’inconnu. Monsieur, en rentrant chez lui dans la nuit, Monsieur est rentré dans le droit chemin.

Il a dit non. Il ne veut plus être amoureux.

Monsieur est rentré chez lui, là où tout n’est qu’ordre et calme, à défaut de volupté.

D’un geste précis et nerveux, Monsieur resserre le nœud de sa cravate, tire sur les pans de sa veste d’uniforme, vérifie le pli de son pantalon, le brillant de ses chaussures, prend ses gants de cérémonie et se rend sans sourire au dîner d’accueil du nouveau sous-préfet.

 

« Où le choix commence, finissent le paradis et l'innocence. » Arthur Miller (Extrait du journal Saturday Evening Post, Février 1964).

« Les hommes prudents savent toujours se faire un mérite des actes auxquels la nécessité les a contraints. » Nicolas Machiavel (Extrait de Discours sur la première Décade de Tite-Live)

 

 

(c) Coquecigrues-billevesées. Si vous souhaitez utiliser ce poème, contactez-moi par commentaire, merci (ou au moins citez mon blog :)).

 

Texte écrit pour Les Impromptus littéraires.

 

Selon les consignes suivantes : Vous avez été très nombreux à participer à l'exercice de l'acrostiche, vous avez fait preuve de beaucoup d'imagination et d'originalité. Mais saurez-vous faire sourire le général ? Car tel est le thème très ouvert de cette semaine, spontanément proposé par Gutrune, que nous remercions chaleureusement. Et vous n'avez que jusqu'au dimanche 1er juin à minuit pour y parvenir. Alors soyez drôle ! Bonne semaine à vous.

S'agissant d'Impromptus Littéraires, les textes courts (2 pages maximum) sont fortement encouragés, pour un meilleur confort de lecture. Nous vous demanderons de les modifier au besoin avant publication, s'ils nous semblent trop longs. D'autre part, la mise en page doit rester assez simple. Nous nous limitons donc aux caractéristiques typographiques : italique, souligné, gras. Il vous suffit d'envoyer un courriel avec en pièce jointe un seul texte de votre cru correspondant au thème de la semaine. N'oubliez pas à chaque envoi de préciser le pseudonyme sous lequel vous voulez apparaître, ainsi que le lien de votre propre blog si vous en avez un. Comme nous aimons savoir de quel pays proviennent les participations, nous aimerions aussi que vous nous indiquiez, à l'occasion de votre premier envoi, le nom du pays dans lequel vous résidez actuellement. Courriel : coitus.team@gmail.com

 

Publié dans Nouvelles

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MaCocotte (et alors ?) 30/05/2008 11:38

Je ne suis qu'une petite écrivaillone, une petite rimailleuse... Et ainsi très heureuse. Je crèverais de faim aussi :DMerci, Quichottine.

Quichottine :0010: 30/05/2008 11:33

Je comprends ce que tu veux dire... mais tu vois, c'est ce que je te disais, lorsque je te disais que je ne suis pas écrivain. Je ne peux pas écrire sur commande, je ne peux écrire que dans certaines conditions... donc, je ne pourrai jamais en faire un métier... je crèverai de faim, comme tant d'autres.bravo en tous les cas...

Quichottine 30/05/2008 07:56

Tu vois, ton texte est beau... mais je n'aime pas, personnellement, écrire sous la contrainte.

Ma Cocotte 30/05/2008 08:12


Paradoxalement, la contrainte, si elle n'est pas excessive, peut être libératoire. Les thèmes donnés par les Impromptus me permettent de varier mes sujets.
Même si je pense être reconnaissable au style, je trouve dans ces contraintes d'autres domaines d'exploration.

Regarde, prenons l'exemple de l'acrostiche. C'est le poème : un nouveau départ. J'ai ressenti durement cette contrainte. Bizarrement, je choisis des formes poétiques très contraignantes : les
rondeaux et les ballades ont l'air faciles comme ça, mais non, c'ets très normé. J'y ai grand plaisir.

L'acrostiche, comme le général (j'ai horreur de l'armée beurk pareil des militaires - je suis navrée pour ceux qui liront ça, j'accepte d'étudier les candidatures exceptionnelles :D ) m'ont demandé
des efforts. J'ai peiné, trituré les mots, ragé, bougonner...

Mais quel plaisir au final.

Plus je relis Nouveau départ, plus il me plaît surtout lu en commençant par la fin.

La contrainte rend l'exercice difficile.
Il se trouve que j'ai le goût de l'effort (euh... pour l'écriture, hein !!!! pas pour le ménage, les courses, la popote et tutti quanti).

Je n'aime pas la facilité.

:D


Lau 30/05/2008 00:26

ça .. je crois que je peux imaginer....

Lau 29/05/2008 19:41

J'aime bcp ce texte !!!!! :) vraiment.

Ma Cocotte 29/05/2008 20:32


A vrai dire, moi aussi. M'a fait cracher de la sueur, ce général...