Tranche de vie - La rue, les terrasses de café

Publié le par Ma Cocotte




Le dimanche matin, le centre de cette petite ville dégage une impression d’hyper activité. Le centre, c’est le rond-point. Pâtisseries, boulangeries, commerces de bouche non loin. J’oublie la petite épicerie fine avec ses produits frais de qualité… Mmm…  Un parking près du rond-point.

Et là, le rendez-vous du dimanche matin de cinq filles libres comme l’air, ou presque : la terrasse du café-tabac central.

Elles n’arrivent pas toutes en même temps, parfois elles se croisent : l’une arrive, l’autre part. D’autres s’installent, des hommes, des femmes. Autour d’elles gravitent beaucoup de monde. Elles se sentent souvent seules mais ne le sont jamais au-dehors.

Cinq femmes différentes, très différentes.

Deux ont 38 ans, une 33, une 29 et la benjamine 25. Deux blondes, deux châtains, une brune. Deux grandes, deux moyennes, une moins grande. Deux minces, une moyenne, deux rondes.

Toutes souriantes, toutes vivantes, avec des hauts et des bas…

 

Ce dimanche-là, elles sont entre elles. Pas de parasites. Personne ne s’est encore installé à leurs tables. Leurs avec un « s », oui. Parce que ces cinq filles-là, le dimanche matin, ne s’assoient pas autour d’une table mais en arc de cercle autour de deux tables.

 

Pourquoi ?

 

Pour mater. Eh oui, elles matent derrière leurs lunettes de soleil. Même Emma qui lit son journal d’intello de service. Mine de rien, entre deux articles, elle lève le nez et donne son avis. Sophie, Lili, Fanny, Laure et Emma, cinq femmes qui imaginent la vie des hommes inconnus qu’elles dévisagent avec effronterie, sourire aux lèvres.

 

Tout y passe. Rarement elles disent du mal, excepté sur les goûts respectifs de chacune d’elles.

« Quoi ? Tu le trouves Beau ??? Bin, tant mieux, on risque pas de se faire concurrence… »

Il y a les grands, les petits, les bruns, les blonds, les jeunes, les moins jeunes, les timides, les frimeurs… Du choix, il y en a … Et bien sûr, chacune en trouve un à son goût physiquement. Une oreille indiscrète pourrait penser que ces cinq filles-là sont des dévergondées, des femmes faciles…

Oh que non ! Certaines d’entre elles n’ont pas vécu de vraies histoires depuis longtemps. Elles connaissent les déceptions, la solitude, les échecs. Elles aiment à chaque fois avec sincérité. Elles y croient malgré les claques dans la figure, malgré les menteurs, les tricheurs, les chasseurs.

 

Elles n’abandonnent pas.

 

Mais le dimanche matin, elles font une parenthèse. Elles regardent. Elles admirent. Sophie d’un coup se tait. Les quatre autres suivent son regard. Un homme approche. Pas grand, boule à zéro, démarche assurée, fringues banales, lunettes de soleil classiques… Pourquoi lui ? Elle ne sait pas, Sophie, elle le trouve beau, c’est tout. Les quatre hochent la tête, dubitatives. Ah bon ? Bon… Si tu le dis…

 

Lili laisse échapper un « Oh, non… pas lui… » Et nous voyons un géant aux cheveux blonds, la quarantaine athlétique, sûr de lui, tranquille, souriant. Tout le monde le connaît dans cette ville, il a « pignon sur rue ». Il salue les cinq femmes, discute cinq minutes. Il est beau comme un dieu aux yeux de Lili et Fanny. Mais il est amoureux comme un fou de sa compagne. Pas grave, elles regardent quand même, elles apprécient, comme on apprécierait un beau tableau.

 

Laure ne dit rien. Laure est en amour mais les autres ne le savent pas encore. Elle meurt d’envie de leur raconter cette rencontre qui l’a emportée vers d’autres cieux. Ce mec, c’est le rêve incarné quand ils discutent au téléphone… elle va bientôt le rencontrer. Elle voudrait tant que ce soit lui, celui qu’elle attend.

 

Emma lit son journal. C’est à peine si elle lâche les mots pour attraper sa tasse de café ou sa cigarette. Machinalement, elle lève les yeux. Son regard accroche un couple. Un père et sa fille. La démarche de l’homme la séduit. Elle, c’est la démarche, la silhouette. Brun, les tempes grisonnantes. Il passe la main dans ses cheveux pour les rejeter en arrière. Il se penche vers sa fille pour lui parler. Elégant, racé. La main d’Emma reste en suspens au-dessus de la tasse.

Les autres filles le remarquent. « C’est pas vrai, t’aimes que les vieux, toi ! » Elles rient…

 

Fanny n’avait rien dit jusque là. La voilà qui se redresse. Tiens, tiens. Les autres connaissent l’homme qui arrive. Tablettes de chocolat, bronzé, sportif, démarche de guépard. Tout le monde se dit bonjour, quelques mots. Il va au bar. Fanny quitte le groupe sans que les autres ne s’offusquent. Elles échangent un sourire complice. S’il lui plaît…

 

Sophie la rieuse, Lili l’énergique, Laure l’explosive et Emma l’intello continuent leur petit jeu. La beauté d’un homme est différente pour chacune d’elle. Chacune a aimé des hommes plus ou moins « beaux ». Mais elles ne savent pas dire de quelle beauté il s’agit. Vaut-il mieux un homme « beau » mais cruel ? Un homme « moins beau » mais tiède ? Un homme « pas beau » mais enjoué et tendre ? Ou bien « beau et parfait » ? ou bien « moins beau et parfait » ? On peut continuer longtemps comme ça…

 

La beauté, c’est éphémère. La beauté, c’est du domaine du ressenti, de l’émotionnel. C’est affaire de cœur et de phéromones…

 

« Quoi Emma ? C’est quoi ton histoire de phéromones ?

- C’est scientifique. On a des glandes qui diffusent des phéromones et aussi des capteurs pour les phéromones sexués des mâles. Si les deux sont compatibles, ça roule. Et ça dure trois ans, il paraît. Scientifique, j’te dis.

- Et c’est dans ton journal d’intello que tu apprends des bêtises pareilles ?

- Bin, oui… »

Elles rient.

L’heure tourne. Il est temps de se quitter. Elles ont passé un bon moment, juste un moment de futilité, à regarder les corps d’hommes inconnus, à imaginer leur vie, leurs rêves…

 

Elles ne savent pas que de l’autre côté de la rue, au balcon du deuxième étage, deux hommes en font de même en les regardant. Elles ne les ont pas remarqué. Ils les dévisagent, les envisagent, les soupèsent, comparent, évaluent… Imaginent le style de l’une, les manières de l’autre. Tous les dimanche, ils boivent leur café en matant la rue et ses passants…

 

Ecrit d’après la consigne d’Ecriture créative  comme suit : bin approximativement parce qu’on ne peut pas copier le texte. A partir d’une citation de Céline sur thème de la rue, en parler.

La rue, pour moi, c’est d’abord et avant tout les terrasses de café…

Rappel : ceci est une fiction.

 


L'illustration est un tableau de Gilbert Cohendy dont j'aime les formes et les couleurs. 
 

(c) Coquecigrues-billevesées. Si vous souhaitez utiliser cette nouvelle, contactez-moi par commentaire, merci (ou au moins citez mon blog :)).

 

 

Publié dans Nouvelles

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soeurette 27/05/2008 15:56

J'adore aller au café ! en terrasse surtout, lorsqu'il fait beau ! tiens, je vais l'écrire dans mon gem/gem pas ;-))

Ma Cocotte 27/05/2008 16:02


Yep ! C'est un vrai bonheur. Un de ces petits bonheurs auxquels on pense quand on les vit et que parfois l'on oublie.
Tiens, moi non plus je n'ai pas pensé à le mettre dans ma page Glop ! pas glop !


MaCocotte (et alors ?) 27/05/2008 10:32

Oui... La mer :) J'aime tant aussi. Quelques minutes de rêvasserie soudaine. Merci Hélène. Bonne journée à toi :)

helene 27/05/2008 08:23

c'est un super texte ! moi aussi dès qu'il y a un rayon de soleil j'ai envie d'aller en terrasse...(mais plutôt sur la plage tu vois...)

seb 26/05/2008 17:54

Mmm... On se croirait aux halles

Ma Cocotte 26/05/2008 17:56


Ah... les Halles... *sourire partagé*