Nouvelle : Bonne fête maman !!!

Publié le par Ma Cocotte















Bonne fête maman !

 

Au matin de ce dimanche, Mélo s’éveille la première. A côté d’elle, dans le grand lit, Steph dort encore. Mélo aime bien le regarder dormir. Elle ne sait pas pourquoi, mais il lui semble beaucoup moins impressionnant quand il dort, son grand frère. Il n’a plus leur marque. « La » marque : ces deux rides verticales qui barrent le milieu de leur front à tous deux. Le mois de mai est là et ils commencent à observer lequel des deux aura en premier la marque des barres toutes blanches sur la peau. A ce jeu-là, c’est toujours Mélo qui gagne. Dès les premiers soleils, elle brunit comme un beau gâteau alors que Steph a bien du mal à gagner un léger hâle…

A 6 ans, Mélo va enfin pouvoir offrir son cadeau de fête des mères à sa maman qui est enfin revenue vivre à la maison. Cela ne fait que quelques mois que Steph et Mélo ont rejoint la maison familiale après avoir toujours vécus chez leur grand-père.

Mélo hésite. Doit-elle attendre que Steph se réveille ? Non, elle y renonce. Il lui a gâché son plaisir toute la semaine en lui disant que de toutes façons, ça servait à rien…

« C’est totalement nul la fête des mères. Et puis quelle mère ???

- Bin la nôtre, de mère.

- Ah ouais ? Et elle était où « avant » ?

- Ouais mais elle est là, maintenant, Steph. On a une maman, quand même.

- Ah ouais ? Tu changeras jamais, toi. Pff… Je m’en fous, j’ai fait un truc naze et si elle est pas contente, je m’en fous aussi. Je me demande même si je vais pas le casser « sans faire exprès »… »

 

Alors Mélo attrape sous l’édredon son gros pull. Elle l’enfile le plus discrètement possible. Steph, habitué à ces mouvements-là, se contente de grogner dans son sommeil puis se retourne de l’autre côté.

Mélo quitte la chaleur du lit et vite, vite, enfile chaussettes et chaussons. Elle attrape sous le lit le cadeau, caché là précieusement. C’est un bougeoir. Elle l’a fabriqué elle-même. Elle est allée ramasser un beau morceau de bois, des écorces et de la mousse. Elle a fait sécher des fleurs. Ah oui, et puis aussi elle a demandé à sa maîtresse de planter un clou sur le dessus pour faire tenir la bougie.

Le cadeau est là, empaqueté. Mélo sourit. Ce n’est pas de sa faute à sa maman, si elle est malade. Ce n’est pas de sa faute si elle ne supporte pas les cris, si elle ne dit jamais rien, elle est malade. Mélo sait que c’est de sa faute à elle si sa maman est malade. Quand quelqu’un demande, son père, tout le monde dit toujours : « C’est de la faute de la petite, après sa naissance, elle est tombée malade. »

Par ce cadeau, Mélo voudrait lui demander pardon d’être venue au monde, tant elle est désolée pour sa maman. Elle ne la connaît pas très bien, cette maman mais toutes ses copines ont l’air d’aimer rudement la leur. Elles racontent des choses. Parfois, Mélo se demande si c’est bien vrai, tout ça. Mais bon, la maîtresse l’a dit.

« Dans un mois, c’est la fête des mères. Comme vous aimez tous votre maman, nous allons leur préparer une surprise. Soit vous créez quelque chose tout seul, si vous avez une idée, soit je vous propose une idée. Alors, qui veut faire un cadeau tout seul ? »

Ils furent plusieurs à lever la main, dont Mélo.

Comme ça, sa maman va voir combien elle l’aime, c’est sûr. Il le faut bien. Tous les enfants aiment leur maman, tout le monde le dit. Donc, c’est sûr, Mélo aime sa maman. Elle n’a pas fait exprès de la rendre malade.

Mélo descend l’escalier qui mène au rez-de-chaussée. Elle sait que son père n’est pas là : la maison est totalement silencieuse.

La porte de la chambre est entrouverte. Mélo s’y glisse. Sa maman dort. L’enfant reste interdite, son cadeau à la main. Sa maman est si fatiguée, tout le temps. Si elle la réveille, elle pourrait être fâchée. Mélo la regarde. Même dans le sommeil, elle a l’air triste et fatigué.

Elle pose le cadeau par terre, à ses pieds et se faufile dans le lit, tout doucement, pour ne pas réveiller sa maman. C’est la première fois qu’elle fait ça, Mélo. Elle n’a jamais osé avant.

Ça doit être ça, un câlin. C’est comme d’être en sécurité, pour un petit moment. Mélo fronce les sourcils. C’est pas la voiture du père, ça ? Elle tend l’oreille, à l’affût, aux aguets. Le moteur diesel passe son chemin. Un grand sentiment de soulagement envahit la petite fille. Tous ses muscles crispés se relâchent. C’est qu’elle n’a pas fait ses corvées du dimanche. Elle a préféré venir là, tout contre sa maman. Après, après, après elle fera les corvées : débarrasser la table du petit déjeuner de la Bête, laver la vaisselle, essuyer, ranger, balayer.

A l’école, ses copains et ses copines ne font jamais ça. Elle le sait parce qu’un jour, en faisant la vaisselle, elle s’est coupée avec un verre. C’est qu’elle avait perdu l’équilibre, sur le tabouret qui la met à hauteur de l’évier. En déséquilibre, elle s’était raccrochée à ce qu’elle pouvait. Pas de chance : un verre ébréché. La pression l’a cassé. Elle s’est coupée.

« Ah bon ? tu fais la vaisselle ??? Bin pas moi, moi, c’est ma maman.

- Bin oui mais ma maman elle est malade alors je l’aide un peu. »

Mélo pense à tout ça. Elle sommeille entre rêve et réalité. A l’école, ils ont écrit un poème pour leur maman. Il fallait dire tout pourquoi on aimait sa maman et les bons moments partagés avec elle.

Alors Mélo a triché : elle a écouté les réponses des autres enfants de la classe et elle a forgé un poème imaginaire composé de phrases qui parlent de bons moments avec maman. Sur le chemin du retour de l’école, elle l’a jeté à la poubelle : y avait rien de vrai dedans.

Ah si. Une fois. Il y a quelques semaines, Maman s’est levée. Elle s’est allongée dans le fauteuil chaise longue, elle les a fait asseoir autour d’elle et elle leur a raconté une histoire. Elle lisait dans un grand livre. Elle lit bien, la maman de Mélo. La maison était silencieuse, la Bête était partie. Tous les trois, ils guettaient. Mélo savait bien qu’ils guettaient le retour de la Bête, pas besoin de le dire.

Elle entend plus qu’elle n’écoute l’horloge égrener le compte des heures. 10 heures. 10 heures ??? mais ça fait longtemps qu’elle est là. Il faut réveiller maman ! Lui donner son cadeau !!!

Mélo secoue sa mère avec douceur. Elle est fragile, sa maman, faut pas la casser.

« Maman, maman, il faut te réveiller… c’est le matin et j’ai une surprise pour toi… »

Pas de réponse. La maman de Mélo reste inerte et immobile.

L’enfant la secoue un peu plus fort.

« Maman, Maman !!! Réveille-toi !!! C’est la fête des mères !!! J’ai un cadeau pour toi. »

Elle secoue, secoue encore et encore et toujours mais rien à faire, sa mère reste immobile.

Mélo commence à avoir peur. Pourquoi elle ne bouge pas ?

« Maman !!! Réveille-toi !!! »

Mais le corps à ses côtés ne remue pas, ni bras, ni tête, ni rien : il se contente de suivre les impulsions données par les secousses de Mélo.

« MAMAN !!! REVEILLE-TOI !!!!!!! Tu peux pas mourir, maman… »

Mélo pleure, persuadée que sa maman est morte.

Elle la secoue. La peur au ventre, elle chuchote :

« Nous laisse pas tout seuls avec lui… Maman, je t’en prie, réveille-toi, je t’en supplie. »

La mère à ses côtés reste toujours inerte. Mélo pleure encore, supplie, secoue. Qu’est-ce qu’elle peut faire d’autre ? Un chagrin immense la traverse. Une peine sans nom.

Alors elle crie à nouveau.

« MAMAN !!!! MEURS PAS MAMAN !!! »

Un autre cri lui répond mais pas vraiment celui qu’elle espérait.

« C’est quoi ce bordel ici ??? Et pourquoi tu pleurniches comme une idiote ? et la cuisine ? t’as vu l’état de la cuisine ? Merde, c’était quoi ça ? »

L’homme en entrant dans la chambre a marché sur le bougeoir et l’a cassé.

La mère de Mélo, à la voix de l’homme, s’est aussitôt relevée et assise dans le lit, souriante.

Mélo regarde l’un et l’autre.

« Mais t’es pas morte ?

- Bien sûr que non, je ne suis pas morte, idiote, je dormais, c’est tout. Beau cadeau de fête des mères que de souhaiter la mort de sa mère.

- Mais non… mais…

- Mais quoi ? »

Le père envoie une grande taloche sur la nuque de sa fille.

« Toi, tu vas me nettoyer tout ce bordel sur la moquette. Mais ça va pas de ramener du bois ici ??? T’es bien la fille de ta mère, une bonne à rien, une feignasse. Allez dépêche-toi de ramasser ces merdes et va ranger dans la cuisine. »

Mélo descend du lit, immobile pourtant, figée. Ses regards vont de l’un à l’autre. Elle ne comprend pas. Les larmes lui brouillent la vue. Elle ramasse le bougeoir cassé. En sortant elle croise son frère, réveillé qui la regarde de ce regard-là, celui qui lui dit : « Je te l’avais pas dit, peut-être ? »

Une main l’agrippe brutalement à l’arrière du col de son pull et la ramène dans la pièce.

« Dis bonne fête à ta mère, sale feignasse !

- Bonne fête, maman. »

 

 

Publié dans Nouvelles sombres

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Quichottine :0010: 30/05/2008 10:37

ça ne m'étonne pas...C'est ce que j'ai pensé, moi, ce jour-là !

Ma Cocotte 30/05/2008 11:11


Oui, tous ces enfants en souffrance... Il suffirait parfois d'un peu d'attention pour les aider.


Isis 26/05/2008 10:15

Je voulais te dire merci d'etre passée sur mon blog et je me suis arrétée sur cette histoire, et je l'ai lu, et j'ai trouvé ça triste, et j'ai aimé. Très belle histoire

Ma Cocotte 26/05/2008 10:21


Je me dis parfois que dans l'euphorie orchestrée de la fête des mères on aurait presque tendance à oublier les sans amour. Une petite pensée pour eux.


cholera 25/05/2008 10:21

juste te dire que j'ai lu....que j'ai adoré évidemment..mais que ca m'a sacrément remuée...

Ma Cocotte 25/05/2008 10:36


*sourire*