Nouvelle : Décalage horaire

Publié le par Ma Cocotte

Nouvelle écrite pour Les Impromptus littéraires

 

 

 Thème : décalage horaire.

 

Dans la vie de Laurette, il y a parfois des coupures, des arrêts, des pauses, des escales improbables. Laurette est une jeune femme posée aux chemisiers à dentelles parfaitement bien repassés. De délicats bijoux rehaussent l’impression générale d’une jeune femme féminine et douce. Son physique la sert à ravir : sa constitution, de prime abord délicate, ses membres déliés et sa démarche fluide lui attirent naturellement la sympathie. Elle fait penser à la belette dans ce qu’elle a de plus doux, ou à l’agneau sacrificiel auquel on meurt d’envie de porter secours.

Bref, Laurette plaît. Elle fait l’unanimité. Les vieux, les jeunes, les grincheux et les béni-oui-oui, les timides et les dragueurs, tout le monde s’intéresse à Laurette. Certes, tout le monde l’oublie vite également car Laurette n’est pas une séductrice, non. Laurette possède juste ce don naturel d’attirer les sourires bienveillants.

 

Parfois, ça lui pèse, à Laurette. Grave. Alors elle l’exprime sur ces blogs qu’elle a créés voilà déjà bien des mois. Plusieurs blogs. Un par personnalité. Quand elle y pense, au travail, elle sourit niaisement comme une enfant qui sourirait en attendant les effets de ses facéties.

 

Sur un blog, une vamp se vantant de ses prouesses sexuelles. Sur un autre, une intello dévoreuse de livres. Sur celui-ci, un homme célibataire et solitaire. Sur celui-là, une mère de famille. Laurette, la fade, l’inodore et l’incolore, celle qu’on oublie sitôt qu’on lui a souri, Laurette triche, joue, ment et s’invente des vies. Elle a commencé il y a longtemps, sur un jeu de rôle. Happée par le jeu de la représentation, enfermée par le carcan des limites de ce jeu, elle a développé le concept et l’a appliqué à des rôles sans limite, comme si c’était pour de vrai, en créant ces blogs. De temps en temps, Laurette rejoint les amis qu’elle a rencontrés grâce à ce premier jeu. Elle les rejoint au loin, pour une improbable escale où enfin elle peut tomber les masques.

Elle n’est plus la jeune femme sérieuse et laborieuse, ni l’une de ces personnalités multiples qu’elle s’est inventées.

Non. Laurette enfile un jean, un T-shirt, ses baskets et roule carrosse, elle rejoint la meute. Un groupe d’hommes et de femmes plus ou moins jeunes ayant tissé au fil du temps une relation complexe d’amitié à distance. Le samedi, elle grimpe dans sa voiture pour ne revenir que le dimanche.

 

Cette fois-ci, elle est hébergée par un ami dont le pseudo sur Internet est 99. 99 est un homme « normal ». Comme elle. Il a un travail, une vie sociale mais lui, en plus, a une vie amoureuse. Ils sont déjà tous arrivés quand Laurette débarque. Ils la taquinent. Le groupe est si hétéroclite : des jeunes, des moins jeunes, des socialement arrivés, des socialement jamais partis, des étudiants, des chômeurs.

Deux choses les lient : l’Internet et les voyages immobiles. L’Internet où ils se sont rencontrés. Ce jeu en commun où ils passent parfois des heures, des nuits pour certains.

 

Mais là, ils sont tous ensemble. C’est l’auberge espagnole. Tout le monde apporte quelque chose, mais il faut avouer qu’il s’agit presque toujours de vin, d’alcools forts et de chips, alimentation principale du week-end à venir.

 

L’un d’eux ouvre une boîte et la porte sous le nez de Laurette : « Fabrication artisanale… tu vas m’en dire des nouvelles. » Le parfum jaillit à ses narines, brutal, intense. C’est un parfum végétal comme un extrait, un concentré d’herbe. Une odeur forte, entêtante, qui imprègne autant les narines que l’esprit. Rien qu’à l’odeur, on devine la pureté et la densité de l’herbe.

 

99 sourit. Pour lui aussi, c’est l’improbable escale. Cela fait longtemps qu’il s’est calmé à ce sujet. Problèmes de concentration, de motivation pour son boulot. Il a fait un choix. Comme Laurette, de temps en temps, il se replonge avec délice dans le souvenir de ses années de flottement, comme il les appelle. Laurette, elle, n’avait jamais connu ça avant.

99 prend trois feuilles et les assemble, bien aplaties sur le rebord de la table où s’entassent les bouteilles d’alcool, le cendrier déjà plein et les petites cochonneries à grignoter. Il y dispose une partie du contenu de la jolie boîte puis roule la cigarette oblongue au ventre renflé.

Laurette a l’honneur de l’allumage. Ses yeux s’illuminent de malice, consciente que c’est interdit, illégal, « trash », comme on dit. « Ce n’est pas bien, ça, Laurette !!! Mais qu’est-ce qu’elle dirait, ta maman, si elle te voyait ? »

 

La première bouffée a manqué la faire tousser. C’est comme du tabac très fort qu’on fumerait à s’en faire exploser les poumons. L’odeur est tenace, intense, aiguë et envahit son cerveau, s’immisçant en elle, parcourant chacun de ses nerfs. C’est toujours aussi soudain, aussi rapide. Sa tête semble lui peser lourd, elle a tendance à vouloir toujours pencher sur le côté. Ses yeux lui donnent l’impression parfois de vouloir sortir de leurs orbites. Elle sait que si elle se lève, elle vacillera. Rien de bien méchant. Aucun éléphant rose ne traverse la pièce.

Juste ce flottement. Cette sensation de bouger immobile. Les conversations vont bon train. Certains d’entre eux maîtrisent si bien la pratique qu’au début ça ne leur fait rien. Laurette flotte, sourit. Parfois, elle a soif alors elle boit. Parfois, elle a sommeil alors elle dort. Parfois, elle a faim alors elle mange. Parfois, elle parle avec les autres, parfois non. Elle n’a pas envie de bouger. Lovée dans le canapé, elle se sent bien, dans la ouate, baignée de cette amitié qui l’entoure.

 

Elle ne songe plus à rien. Elle flotte. Ici, c’est un autre monde, un monde auquel elle n’appartient pas. Une terre sauvage dans laquelle elle se permet une incursion. Une improbable escale. Rien ne peut lui arriver, tout s’écoule, fluide, tranquille. Le temps n’existe plus, les impératifs s’amollissent et disparaissent au loin, les obligations n’ont plus d’urgence. Tout est lent, tout est mou, tout est tranquille.

Le temps ne s’écoule plus non plus. Laurette sourit en observant la pendulette. Elle la surveille depuis un moment déjà. Les aiguilles aussi sont immobiles. Tiens… mais où est passé 99 ?

 

Laurette sent une petite piqûre lui traverser l’esprit. Une petite sueur froide rafraîchir sa nuque. Le doute. A-t-elle beaucoup dormi ? Quel jour on est ?

 

« Euh… Il est où 99 ???

- Bin, parti bosser !!!

- Mais on est dimanche, voyons.

- Ah non, poulette, on est lundi, là et il est 10 heures. Faut dire que t’y es pas allée de main morte et puis t’as pioncé dur, ma belle. Heureusement que t’es en congé.

- Mais je ne suis PAS en congé… !!! »

 

Le stress, l’angoisse, la peur lui nouent les tripes. Comment elle a pu faire ça ??? Comment elle a pu laisser passer une journée ainsi ???

 

« Mais qu’est-ce que je vais leur dire et comment je vais justifier ça ? J’en ai pour au moins deux heures de route…

- Bin… T’as qu’à leur dire que ton mec t’a emmené en voyage surprise sur une île lointaine et que t’es en plein décalage horaire. T’inquiète, poulette, vu ta tête, tu seras crédible !!! »

 

Le fou rire en cascade de ce garçon qu’elle ne connaît pas la poursuivra longtemps… longtemps…

 

(c) Coquecigrues-billevesées. Si vous souhaitez utiliser ce poème, contactez-moi par commentaire, merci (ou au moins citez mon blog :)).

 

Publié dans Nouvelles

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soeurette 15/05/2008 12:01

Royan c'est trop loin pour toi ;-)))

Ma Cocotte 15/05/2008 12:03


Si tu savais comme j'aimerais m'oublier... Pfff...

C'est où Royan ? Euh... à l'ouest, sûr. Au bord de la mer, sûr. mais plus près de Nantes ou de Bordeaux ?

Pour un café, c'est limite.
Pour un week end, ça se négocie :D


soeurette 15/05/2008 12:00

J'adore! j'aimerais m'oublier ainsi parfois ;-)Hello cocotte!

Ma Cocotte 16/05/2008 07:53


Moi aussi j'aimerais tant m'oublier...